Interview : le créateur de Mortal Kombat n’est pas un sadique assoiffé de sang

On a parlé de violence, de films mais aussi d'humour avec Ed Boon, le créateur de la franchise MK.

Quatre ans après le dixième épisode, et après déjà 17 années écoulées depuis le tout premier titre, Mortal Kombat 11 a débarqué ce 23 avril sur Xbox One, PS4 et PC. Le titre était extrêmement attendu par les fans et a reçu les louanges de la presse, notamment grâce à la refonte complète de son gameplay et à l’ajout de mécaniques de personnalisation inédites.

Si on ne connaît pas forcément le titre, la franchise est davantage connue. Mortal Kombat, c’est la violence décomplexée de combats surréalistes, une caricature du jeu de baston. Dans les années 1990, la série a attiré les joueurs d’arcade grâce à ses fameux "Fatality", des mouvements finaux qui explosaient boyaux, cervelle et colonne vertébrale dans un spectacle d’hémoglobine.

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Depuis, le jeu a beaucoup évolué, se différenciant de ses concurrents (Street Fighter, Tekken, etc.) par une certaine simplicité dans le gameplay tout en conservant l’excitation du combat. De plus, l’univers s’est étendu autour de personnages aussi mythiques que Sub-Zero, Scorpion ou Garo, avec en prime deux films, dont un avec Christophe Lambert dans le rôle de Raiden.

À l’occasion de la sortie du jeu, Konbini a eu la chance d’interviewer Ed Boon, concepteur de ce onzième épisode et présent depuis les fondations du tout premier en 1992. Un véritable père du Fatality.

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Konbini | Bonjour Ed ! Je vais commencer par une question simple : quelles sont les origines de la franchise Mortal Kombat ?

Ed Boon | Le premier Mortal Kombat nous est venu à l’idée lorsque nous avons vu Street Fighter 2 en 1994, un jeu de combat impressionnant avec de grands personnages aux couleurs criardes. À ce moment-là, Midway Games [le studio et éditeur avant le rachat par la Warner en 2007, ndlr] faisait des jeux avec des acteurs digitalisés.

On a commencé à pointer une caméra sur de réelles personnes pour en faire des sprites [des motifs récurrents pour les animations, ndlr] qui avaient l’air réalistes. Donc on a animé ces vraies personnes qui donnaient des coups de poing et pied en l’air, on a ajouté du sang et Mortal Kombat est né.

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On a fait beaucoup de jeux avant, que ce soit du beat 'em up ou des jeux de tir sur arcade avec des graphismes à l’ancienne. Mais on sentait que les jeux de combat allaient être "LE" nouveau truc.

Mortal Kombat est connu pour son côté "gore", ses "Fatality", etc. Diriez-vous que cette dimension "trash" est son identité principale ?

Non. Mais je pense que c’est ce qui a attiré l’attention. Les gens se disent : "Wow, il y a un jeu où on peut décapiter à mains nues ses adversaires !" C’est ce qui nous paru efficace pour que les gens remarquent ce jeu parmi tous les jeux de combat existants. Ils se découvrent une certaine affection pour un personnage, ensuite vient l’histoire, les détails personnels de chaque combattant, leurs looks… Mais, évidemment, la violence fait aussi partie de l’univers.

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Je vais jouer le rôle du "mauvais journaliste générique" : diriez-vous que cela encourage la violence ? Avez-vous été critiqué à ce propos ?

Ce n’est plus un problème pour Mortal Kombat. Effectivement, au début de la franchise, les principales objections tournaient autour du fait qu’il n’y avait pas de système de classification [comme PEGI en Europe, ndlr] contrairement aux films et aux musiques qui en avaient déjà. Une fois qu’il y a eu tout ça, la plupart des critiques se sont tues.

Pensez-vous que chaque joueur ou être humain a besoin de se défouler ?

Pas du tout ! Vous savez, Mortal Kombat a l’avantage d’être "trop". C’est tellement surréaliste que personne ne peut le prendre sérieusement. Je me rends compte que la plupart des gens qui voient une "Fatality" éclatent de rire et s’amusent du ridicule de la scène. C’est presque une parodie. Il y a un vrai travail sur les mécaniques, mais sur l’ambiance, on ne se prend jamais trop au sérieux et on a gardé un sacré sens de l’humour. Les punchlines débiles et les situations complètement irréelles sont là pour l’illustrer [rires].

La franchise Mortal Kombat est immense, incluant des spin-off décriés comme Mortal Kombat : Mythologies et deux films assez critiqués. Avez-vous des regrets sur certains aspects de la franchise ?

Il y a certains jeux sur lesquels je n’ai pas travaillé, ou pour lesquels je n’ai même pas été consulté. Je voyais que c’était loin d’être au niveau de la franchise, mais j’avais les mains liées, je ne pouvais rien dire dessus. Oui, c’est un regret.

Quant aux films, le premier était franchement pas mal, mais le second, absolument pas ! [Rires.] Le problème est quand une série devient aussi grande, de plus en plus de mains s’en emparent, de plus en plus de gens veulent croquer dans le gâteau.

Pensez-vous qu’il y a un problème plus général sur l’adaptation des jeux vidéo au cinéma ?

Oui, parce que dans de très nombreux cas, ce genre de film est fait juste parce que le jeu vidéo est populaire, comme Prince of Persia. Les gens qui vont faire ces films ne comprennent pas pourquoi les jeux sont populaires à la base, ce que les joueurs ont aimé. Du coup, au moment de passer ça sur un format cinématographique, tout l’univers perd de son essence.

Mortal Kombat en est donc à son onzième épisode, ce qui est assez énorme pour une franchise. Est-ce que vous avez ressenti parfois de la fatigue ou de l’ennui ?

Jamais ennuyé réellement, mais il est certain qu’on aime faire d’autres choses. C’est pour ça d’ailleurs qu’on a fait deux jeux Injustice. C’était très rafraîchissant, notre équipe est toujours excitée par l’idée de faire quelque chose de différent. Injustice était une vraie pause, qui nous permettait de faire autre chose qu’un énième Mortal Kombat.

Les jeux de baston sont-ils votre domaine de prédilection ou voudriez-vous faire quelque chose d’autre ?

Je pense que nous sommes vraiment bons dans ce genre, mais on est intéressés par d’autres types de jeux, les shooters par exemple ou encore les action-aventure. Il y a de belles opportunités qu’on ne manquera d’aller explorer.

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a jamais joué à un Mortal Kombat pour le convaincre de s’y mettre ?

Je dirais que le plus important, c’est que le cœur du jeu et les bases de Mortal Kombat se résument simplement : un personnage contre un autre personnage, point. Prenez le jeu, jouez-y avec un ami 5 minutes, et vous comprendrez la dimension fun du titre.

Il faut y jouer pour comprendre le ressenti du gameplay et tout ce qu’il y a derrière. Il n’y a rien de plus amusant que de jouer un duel avec un ami, et on comprend d’ailleurs pourquoi l’e-sport s’est autant développé par la suite : c’est la version améliorée et professionnelle du "versus fighting".

Que diriez-vous à quelqu’un qui se serait lassé de Mortal Kombat ?

Les deux derniers Mortal Kombat étaient, à ma grande surprise, ceux qui se sont le mieux vendus de la franchise. Une des raisons principales est qu’on intègre toujours quelque chose de différent à chaque épisode. Dans le onzième, c’est la personnalisation du combattant qui est inédite. Créer son propre Sub-Zero, customiser ses mouvements, c’est un argument qui peut faire mouche auprès des fans comme des profanes.

L’époque des bornes d’arcade vous manque parfois ?

Oh oui, absolument ! C’était vraiment une belle période. Quand on a fait le premier Mortal Kombat en 1992, on avait tous la vingtaine et on allait dans les salles regarder les joueurs. Puis après, ils ont commencé à me reconnaître et m’ont demandé de jouer, alors que je voulais justement les regarder !

Vous êtes un vétéran parmi les concepteurs de jeux. Comment voyez-vous les évolutions récentes de l’industrie vidéoludique ? Streaming de jeux, e-sport, battle royale, VR…

Je pense qu’il y a un certain nombre de puissantes tendances qui sont en train d’apparaître. Si on prend le battle royale, Fortnite est un phénomène. Beaucoup copient, mais celui-ci continue d’être le premier, et de très loin. Ça ne signifie pas que tous les jeux vont se tourner vers le battle royale, loin de là, mais il faut admettre que Fortnite a créé un raz-de-marée dans l’industrie vidéoludique.

Ne nous annoncez pas un "Mortal Kombat Battle Royale" dans deux ans, s’il vous plaît !

[Rires.] Non, non, ne vous inquiétez pas ! Hum, ce n’est pas une mauvaise idée [il fait semblant de marquer l’idée quelque part, ndlr]. "MK BR", ça sonne bien ! Mais il y a des choses qui sont plus que des tendances. La réalité virtuelle est quelque chose qui attire l’intérêt de tous, beaucoup en parlent comme le futur mais, pour le moment, ça ne prend pas.

Pour le streaming, l’annonce de Google Stadia est quelque chose d’assez bouleversant sur la question du hardware [les supports physiques, ndlr] et que ce soit la PS5 ou la nouvelle Xbox à venir, beaucoup sont dans l’attente de ce qui va devenir la nouvelle norme pour pouvoir mettre le grappin financier dessus.

Pensez-vous que la neuvième génération (PS5, nouvelle Xbox) sera la dernière à proposer le hardware physique ?

Vous savez, j’ai entendu des gens dire la même chose sur la huitième génération aussi, donc difficile à dire. Honnêtement, je serais surpris si c’était la dernière. Je pense qu’il faudra voir comment le "streaming de jeux" fonctionne vraiment, mais par exemple, il faut une très bonne connexion Internet pour l’obtenir. Ceux qui n’y ont pas accès auront toujours besoin d’un support physique.

Par Pierre Bazin, publié le 25/04/2019

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