On a rencontré le créateur des jeux "battle royale"

On a parlé de Tetris, de The Hunger Games et de streaming avec Brendan Greene, le créateur de PUBG.

Vous ne connaissez pas forcément son nom, mais que vous soyez joueur·euse ou non, vous avez très probablement entendu parler de la mode vidéoludique que Brendan Greene a créée, il y a bientôt deux ans. Traité par tous les médias, spécialisés ou non, et streamé sur toutes les chaînes Twitch, le genre "battle royale" (BR) est devenu un vrai phénomène en très peu de temps, rassemblant sur les serveurs des centaines de millions de personnes de tous âges et horizons.

Le principe est simple : vous êtes lâché, seul ou en petite équipe (de deux à quatre), dans un espace clos comme une île, et devez survivre en éliminant un à un vos adversaires (qui sont souvent une centaine). Dans un battle royale, pas de niveau ou de gain d’expérience autre que votre apprentissage personnel. Chaque partie rebat les cartes : personne n’est avantagé ou désavantagé, si ce n’est par la pure différence de talent – même si la chance joue par moments, il faut l’admettre.

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Voilà donc bientôt deux ans que le premier gros succès du genre, PlayerUnknown’s Battlegrounds (ou PUBG, pour les intimes) a lancé la vogue du battle royale. Brendan Greene fait même partie des rares créateurs – à l’instar d’un Tom Clancy ou d’un Sid Meier – à pouvoir se targuer d’avoir son nom (enfin, son pseudo, "PlayerUnknown") dans le titre officiel de son jeu. Et même si certains puristes rappelleront l’existence du mode "UHC" de Minecraft sorti quelques années auparavant, c’est bien PUBG qui a fixé les règles modernes du BR.

Depuis, des dizaines de titres ont repris le principe, plus ou moins à leur sauce. Des jeux exclusivement BR (tels que l’ultra-populaire Fortnite ou le récent et acclamé Apex Legends), aux modes de jeux (comme dans Call of Duty : Blackout ou le tout nouveau Battlefield : Firestorm), le battle royale est partout. Pour revenir sur ce phénomène, nous nous sommes entretenus avec Brendan "PlayerUnknown" Greene sur ses débuts.

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Konbini | Quelle est la genèse du battle royale : de quoi tout est parti ?

Brendan "PlayerUnknown" Greene | Tout a commencé quand j’ai voulu faire un mode pour Arma 2. Je voulais jouer à quelque chose de plus survivaliste, donc j’ai conçu mon propre système. Et c’est ainsi que DayZ : Battle Royale est né.

Peu après, l’équipe du jeu H1Z1 m’a contacté car ses développeurs avaient adoré mon travail et voulaient aussi ajouter un mode battle royale. Ils m’ont donné la chance de travailler avec eux et c’est ainsi que j’ai pu ajouter cette dimension BR au jeu [le mode officiel H1Z1 : King of the Kill, ndlr]. C’était d’ailleurs le premier vrai succès "mainstream" du genre.

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Enfin, il y a trois ans, les studios Bluehole m’ont contacté et on m’a dit : "Écoute, j’adorerais que tu conçoives ta vision d’un titre battle royale avec nous." Et ça a donné PUBG. Cela fait maintenant presque un an et demi que le titre [dans sa version finale] est sorti, et ça a été une sacrée aventure. Grosso modo, j’ai vécu les deux dernières années dans une chambre d’hôtel [rires].

Quelle a été votre première réaction quand vous avez vu l’énorme succès de PUBG ?

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On n’y croyait pas. D’ailleurs, je n’y crois toujours pas vraiment. Quand je vois le nombre de joueurs inscrits, notamment pour PUBG mobile… On a dénombré quelque chose comme 200 millions d’utilisateurs dans le monde. On parle de nombres inimaginables. C’est trop gros pour vraiment y penser. On se contente de dire qu’on a fait un bon jeu et que les gens ont aimé, c’est plus simple comme ça.

Comment expliquez-vous le succès du genre du battle royale de manière générale ?

J’ai beaucoup réfléchi à cette question, justement – et j’imagine que je ne suis pas le seul [rires]. Pour moi, c’est avant tout parce que c’est un genre de jeu "juste" : vous êtes lâché dans l’arène, à égalité avec les autres joueurs. Ensuite, c’est un jeu où il faut prendre des décisions, et si vous en prenez une mauvaise, vous allez probablement mourir.

C’est un système équitable, vous n’êtes pas contre une intelligence artificielle. C’est vous face à une centaine de joueurs. Il n’y a pas de "bonne manière" de jouer. Moi, j’aime bien me cacher dans les buissons, mais d’autres préfèrent être un peu plus fous et risquer plus. C’est cette liberté de décision qui est importante, et des fois on ne la retrouve plus dans de nombreux titres trop dirigistes, ceux qui vous indiquent où aller, même en multijoueur.

Est-ce que le film (ou manga) Battle Royale a été une inspiration pour vous ?

Quand j’ai créé le premier mode [DayZ : Battle Royale], il y avait cette inspiration. J’adore vraiment ce film, c’est une œuvre très critique quand on y pense. Mais pour le jeu en soi, sur l’idée beaucoup plus survivaliste du gameplay notamment, la principale inspiration était The Hunger Games. J’avais même pensé à une vraie adaptation officielle, mais bon cela impliquait tous les problèmes de copyright, etc. Étant donné que j’adorais le film Battle Royale, je me suis dit que c’était un bon nom pour le mode de jeu, qui a un système semblable, et je trouve ça plutôt cool.

Comment voyez-vous les jeux battle royale (Fortnite, Apex Legends, etc.) qui ont suivi ?

J’ai d’abord créé le battle royale comme un mode de jeu, et je l’ai toujours vu ainsi. Il a été conçu comme un mode d’Arma, mais il aurait pu se greffer à n’importe quel autre jeu. Honnêtement, j’adore voir de nouvelles adaptations de ce système de jeu. Par exemple, je trouve que l’équipe d’Apex Legends a fait un travail fantastique en intégrant au battle royale un système de classes. Je suis toujours enthousiaste quand il y a de nouvelles adaptations du genre, c’est un concept simple : "le dernier en vie". Pourquoi ne pas le diffuser à travers de nombreux gameplays différents ? Regardez, même Tetris !

Justement, quel est votre avis sur des adaptations aussi loufoques que Tetris 99 ?

C’est absolument génial ! C’est super de voir toutes ces adaptations, extrêmement différentes, de penser à ces gens qui ont réfléchi sur le battle royale et qui l’adaptent à de tels concepts.

Est-ce que vous jouez à d’autres titres de ce genre ?

Je n’ai pas le temps ! C’est pour ça que j’attends avec impatience de m’installer à Amsterdam, pour démarrer mon nouveau projet. J’aurai ma propre chambre et mon écran pour enfin jouer aux jeux [rires]. Il y a tellement de titres qui sont sortis ces deux dernières années : je veux me poser plusieurs semaines pour enfin y jouer.

Quelle est votre opinion sur le streaming massif, sur Twitch notamment, des jeux battle royale ? Est-ce que c’est devenu nécessaire pour lancer un jeu ?

J’aimerais penser que le succès d’un jeu tient à ce qu’il propose, et c’est forcément un peu le cas. Nous étions très heureux quand on a vu que beaucoup de streamers jouaient à PUBG parce qu’ils adoraient ça. On voit comment ils aiment jouer à ce jeu, comment ils y réagissent. Ils sont investis et en plus on voit toutes les mécaniques du jeu. Montrer le jeu à un public encore plus large va forcément encourager les joueurs.

Que pensez-vous de la compétition, de l’e-sport ?

C’est déjà un gros travail de créer toute une scène compétitive autour d’un jeu battle royale. Cent participants dans une partie, c’est énorme. PUBG a ses chances : ça reste un jeu assez simple à comprendre et réaliste. Nous savons bien sûr que l’e-sport est un énorme marché, mais cela prend du temps de s’y lancer, de créer toutes les règles et les structures. De notre côté on pense plus en décennies qu’en mois ou en années sur ce sujet – il faut prendre son temps.

Aujourd’hui, dans les médias généralistes, on a tendance à surtout parler de Fortnite, de PUBG ou d’Apex pour évoquer les jeux vidéo. Pensez-vous que cela contribue à un certain ras-le-bol ?

Soyons honnêtes (on le voit beaucoup avec Fortnite), il y a une certaine "fatigue" vis-à-vis du battle royale. Mais c’est quelque chose qui arrive souvent, quand il y a une nouvelle mode, une nouvelle franchise de films, etc. Même la musique disco : les gens ont fini par brûler des CD dans les années 1980 parce qu’ils en avaient assez. Bon, j’espère que ça n’arrivera pas avec les consoles [rires]. Ces jeux ont connu une forte explosion et ça va probablement se tasser avec le temps, mais ils resteront toujours très joués.

Mais est-ce que ce n’est pas un peu triste de voir que certains médias généralistes, qui ont encore du mal avec le jeu vidéo, ne s’intéressent qu’à cette facette du média ?

C’est vrai qu’ils vont principalement parler de la dimension "badass" du jeu vidéo [les jeux violents et les plus populaires du moment], mais il y a tellement plus que ces jeux : les gamers peuvent soulever des millions de dollars dans des live caritatifs comme les Awesome Games Done Quick, où même chaque semaine sur Twitch. J’aimerais que ces initiatives soient mieux relayées.

Le traitement de l’actu des titres battle royale se résume souvent à "Ce jeu-ci va surpasser cet ancien jeu". On a l’impression de voir une espèce de Highlander où il ne pourrait en rester qu’un, alors qu’au fond on est tous amis. C’est pour ça que je n’ai aucun problème à féliciter l’équipe d’Apex Legends. On fait tous la même chose, on fabrique des jeux, c’est ça notre métier, pas de battre les autres.

Juste pour cette question, je vais faire le journaliste qui n’y connaît rien [il acquiesce et rit] : est-ce que ce n’est pas un peu triste, comme le battle royale le montre, qu’il faille retourner à une logique de "survivre, tuer, gagner", et tout cela en ligne, pour fédérer autant de gens ?

Oui, c’est vrai que les battle royale, ou même les jeux de tir en général, sont ceux qui attirent le plus en ce moment, mais ce n’est qu’une phase. Il y a de nombreuses communautés sur tellement de jeux formidables. D’ailleurs, les meilleurs jeux de ces dernières années sont narratifs : God of War, Celeste… Ce sont de merveilleuses expériences, pas nécessairement focalisées sur le meurtre. Il y a beaucoup de ces jeux dont on ne parle pas assez, qui sont pourtant artistiques, pédagogiques. Mais la "mode" du battle royale ne fait pas obstacle à leur popularité.

Merci beaucoup Brendan !

Merci à vous ! Au revoir ! [En français.]

Par Pierre Bazin, publié le 05/04/2019

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