Gage Skidmore / Wikipedia

C'est prouvé : les climato-sceptiques font plus de bruit que les scientifiques

De 2000 à 2016, les climato-sceptiques terrassent les scientifiques dans l'espace médiatique anglophone.

Les climato-sceptiques — pour rappel, ceux qui ne croient pas que le changement climatique observé ces dernières années est en lien avec la société industrielle et la surexploitation des énergies fossiles terrestres par l’être humaine — sont-ils moribonds ? Pas du tout.

Malgré ce que l’on pourrait croire, bien au chaud dans nos bulles de filtrage, le camp des sceptiques se porte encore bien. Plutôt très bien même, à en croire une méta étude à grande échelle menée par trois chercheurs (deux en provenance de l’université de Californie et un Français, Emmanuel Vincent, du media Lab de Science Po), publiée le 14 août dans la prestigieuse revue Nature Communications et relatée par Phys.org.

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L’objectif de l’étude : estimer la place médiatique occupée par le climato-scepticisme, entre 2000 et 2016, dans le monde anglophone.

Les bases de données ? Du côté de la presse, 100 000 articles du Media Cloud, une encyclopédie monstrueuse de près de 60 000 médias et plus d’un milliard d’articles de presse soigneusement compilés par Harvard et le MIT. Du côté de la recherche, les 200 000 articles scientifiques de climatologues recensés par le Web of Science. Du côté des climatosceptiques, enfin, le DeSmog Project, qui recense les différentes initiatives sur le sujet, et le Heartland Institute, le think tank le plus influent de la sphère des "deniers".

La méthode : déterminer deux groupes de chercheurs "proéminents", l’un dans le camp des climatologues, l’autre dans le camp des sceptiques – 224 de chaque côté, précisément — puis mesurer le ratio entre visibilité médiatique et autorité dans le domaine scientifique.

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Nous voilà donc avec deux équipes et deux terrains de jeu : la publication scientifique d’un côté, la presse de l’autre, sur la période 2000-2017. En toute logique, les négateurs du climat, jouissant de peu d’autorité scientifique dans leur domaine du fait de leur faible nombre de publications, devraient être beaucoup moins cités que leurs confrères climatologues, tant dans la publication de recherche que dans la presse.

La réalité est toute autre.

Le climatoscepticisme, 49 % plus visible que la science

Côté science, pourtant, tout semble logique. Les 224 climato-sceptiques "influents" ont publié 15 fois en moyenne, soit 4 fois moins que leurs confrères climatologues ; en conséquence, les climatologues sont cités près de huit fois plus souvent dans les études. (climato-sceptiques apparaissent même régulièrement dans la section "controverse" des études, détaille Le Monde.)

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Le rôle de cette élite climatosceptiques dans les débats académiques est donc, d’un point de vue statistique, négligeable. Et pourtant, les faits sont têtus : selon l’analyse des chercheurs, l’influence médiatique des climatosceptiques est plus importante que celle des climatologues. Largement.

À quel point ? Vous n’imaginez pas. Sur tous les médias étudiés par les chercheurs, les climato-sceptiques ont cumulé 26 000 articles, contre 17 500 pour les climatologues. Soit 49 % de plus.

Vous allez répondre que la majorité des médias étudiés ne sont pas considérés comme fiables ? Excellente objection… mais les chercheurs y ont pensé avant. En restreignant le périmètre médiatique à 30 sources de réputation internationale, la proportion entre climatologues et climatosceptiques est… quasiment égale (différence de 0,77 % en faveur des sceptiques).

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Et encore : selon les chercheurs, cette égalité est obtenue grâce au choix délibéré de certaines rédactions, comme le Guardian, de privilégier des interlocuteurs de la communauté scientifique pour traiter les questions environnementales.

Une réponse éditoriale à la stratégie d’autres médias, comme Fox News, de donner majoritairement la parole à l’autre camp. Si l’on calcule le ratio entre le nombre de publications scientifiques et le nombre de citations dans la presse, les sceptiques sont 15 fois plus cités que les convaincus.

La pluralité de l’information n’autorise pas la malhonnêteté

En d’autres termes, dans l’actualité du climat, si vous êtes sceptique et que vous ne publiez rien dans la littérature scientifique, vous avez de bonnes chances d’exister médiatiquement.

Surtout, comme arguent les chercheurs, dans une certaine presse en ligne, pour qui les articles niant la réalité du changement climatique représentent un moyen rapide de générer du trafic… et des profits.

En France, relève Le Monde, la méthode est également employée par certains titres de presse magazine, comme l’illustrent certaines "unes" récentes, suivez on regard, qui voudraient nous avertir de la montée d’un "totalitarisme vert" supposément catastrophique (à quoi on a simplement envie de coller le mème THIS IS FINE sur chaque couverture).

Tout cela serait donc parfaitement normal et sain pour le pluralisme de l’information et le respect de chaque ligne éditoriale, sauf qu’il y a quand même un peu urgence. Pendant que l’idéologie climatosceptique percole à travers l’espace médiatique anglophone pour éclabousser le grand public, la planète est quand même en train de cramer.

Et cette constellation de médias mégaphones a sceptiques, qui devrait être invisibilisée par les grands titres de presse, se retrouve moise en avant dans la chambre d’écho des réseaux sociaux, expliquent les chercheurs. Au point de noyer l’information vérifiable dans la masse.

Face à cette situation, les médias ont une responsabilité certaine. L’heure d’une présentation tronquée des sciences du climat est terminée.

Par Thibault Prévost, publié le 14/08/2019

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