Comment les profs en galère utilisent Twitch, Zoom et Snapchat

Les sites de l’Éducation nationale sont saturés, alors les profs se débrouillent pour faire cours en ligne coûte que coûte.

La démerde. On pourrait résumer ainsi le sentiment de certains professeurs qui, pour continuer à faire classe malgré le confinement, organisent leurs cours en ligne sur de nouvelles plateformes.

Sans directives suffisamment concluantes de l’Éducation nationale à ce sujet, ils se tournent vers Twitch, Discord, Zoom, YouTube ou même Snapchat pour arriver à conserver un lien avec leurs élèves. On a suivi avec eux quelques cours sans copier sur le voisin.

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Faire cours sur Twitch (avant de mater une compétition d'e-sport)

Nous avons découvert les cours de Maxime en fouillant sur Twitch, le fameux site de diffusion de jeux vidéo en ligne. Professeur de mathématiques dans un collège-lycée de Lyon, il fait cours à distance sur Internet depuis la fermeture des établissements scolaires, le lundi 16 mars.

Comme lui, les deux autres professeurs en France avec qui nous avons pu discuter souffrent du même problème : la saturation des réseaux de toutes les plateformes mises en place par l’Éducation nationale.

Qu'il s'agisse des Espaces numériques de travail (ENT), le principal portail de l'enseignement en ligne des collèges et lycées, ou des autres : École Directe, la plateforme de devoirs à distance, et L'école à la maison, le dispositif du Cned, ont du mal à tenir le choc de l'afflux de visiteurs.

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"Le problème, c'est que comme le site est utilisé par tout le monde, aux mêmes horaires, le réseau ne tient pas. Il était encore impossible d'y accéder ce matin autour de 9 heure", nous explique-t-il par téléphone, dix jours après la fermeture du collège-lycée, à propos de École Directe.

Maxime, avec deux collègues, a donc réfléchi rapidement à une solution de repli : Twitch et YouTube sont évoqués, principalement pour la possibilité de laisser des replays à disposition des élèves et le lien en vidéo.

Amateur d'e-sport et de jeux vidéo en général, Maxime choisi finalement Twitch. "Le système de Twitch a deux gardes-fous pratiques pour moi : le bot automatique que l'on peut personnaliser, puis le système qui permet de bloquer le tchat pour des non followers. Il faut suivre la chaîne depuis au moins une demi heure pour participer", explique-t-il.

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Sur son cours, ce n'est en effet pas le bazar total auquel on s'attendait. Quelques élèves, aux pseudos aussi étranges que sur un stream de jeux vidéo, posent des questions.

Maxime fait cours de chez lui, caméra allumée, chevalet de conférence sur le côté. L'ambiance est studieuse. "La première semaine, c'était vraiment usant, plein d’âneries, un vrai bordel", continue-t-il. "Maintenant, je commence à connaître tous les pseudos et j'ai même même choisi deux élèves par classe pour jouer les modérateurs."

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Capture d'écran. Cours sur Twitch menée par un professeur de l'Université Paris 1.

Garder le lien avec les élèves grâce aux réseaux sociaux

"La journée, le site de l'ENT était cassé et le soir, on recevait des messages de parents nous disant qu'ils n'avaient rien reçu pour leurs enfants", abonde dans le même sens Léa, professeure d'Histoire-géographie dans un collège de la région parisienne.

Elle souligne une autre problématique dans le corps enseignant : les collèges et lycées qui peuvent s'offrir un accès à ProNote, un portail d'enseignement payant, ont accès à un meilleur réseau que les ENT, qui sont départementaux. Une inégalité de moyens qui se montre de façon criante en cette période.

De son côté, Léa raconte avoir essayée de se servir de l'ENT de son collège pendant une semaine avant de "laisser tomber" au profit de Padlet, un site de cours à distance. Celui-ci permet de créer des pages destinées à chaque classe en mettant en ligne les cours, les devoirs, les corrections. Une sorte de mini-site a dû être créé pour chaque classe, par ses soins, afin de suivre le programme.

Son autre outil privilégié, c'est Snapchat. L'application ne lui permet pas de faire cours, mais de garder un lien direct avec les élèves les plus âgés (en troisième), en particulier des classes qu'elle suit depuis deux ans. En plus des messages directs, des conversations communes avec chaque classe ont été créées. "Avec Snapchat, à base de texte ou de vocaux, quand c'est trop long, c'est pratique pour communiquer", explique-t-elle. "Mais c'est extrêmement intrusif. Recevoir des messages un samedi soir à 23 heures, c'est pas forcément terrible."

Les deux professeurs ne se voient pas tenir barque numérique de fortune bien longtemps. "C'est extrêmement stressant ! Il y a tout un aspect technique, le fait que ce soit en vidéo. N'étant pas quelqu'un de très à l'aise en classe, je démarre avec la boule au vente. La préparation en amont est énorme", résume Maxime.

Pour les profs auto-entrepreneurs, une perte de revenus

Nous avons suivi un dernier cours, sur Zoom cette fois. Un cours de français donné depuis l'Autriche, par un professeur auto-entrepreneur qui souhaite rester anonyme.

L'application Zoom nous est apparu comme la plus pratique : calibrée pour les vidéo-conférences, Zoom permet au professeur de partager son écran, d'utiliser un tableau virtuel et d'ouvrir un bloc de texte commun, entre autres fonctionnalités.

Le sentiment de classe y est plus présent que sur Twitch. Tout le monde se voit et utilise les mêmes documents, tandis que la plateforme utilise la reconnaissance vocale pour faire passer le focus vidéo à celui qui s'exprime.

"Les apprenants sont contents, mais ils ont payé cher pour faire ce cours et c'est aussi pour avoir du contact physique", explique le professeur de Français langue étrangère, installé depuis quatre ans à Vienne, qui utilisait Zoom pour la deuxième fois. Lui-même a perdu "50 à 60 %" de ses classes habituelles, alors que la situation autrichienne est similaire à la nôtre.

Mais à quelque chose, malheur est bon ! Tandis que notre professeur expatrié en Autriche considère que ces outils "donnent des idées pour la suite", nos professeurs en France apprécient la reconnaissance des élèves durant cette période. "C'est ce qui me fait tenir", conclut Maxime.

Par Benjamin Bruel, publié le 25/03/2020