Comment YouTube me fait culpabiliser de ne pas être assez productive

Vous avez un Bullet Journal ? Bravo, vous êtes prêt.e.s à changer de vie… et à y laisser votre santé mentale.

Il est dimanche, vous n’avez pas bougé un orteil du week-end et la culpabilité vous guette : vous errez de vidéos YouTube en stories Instagram.

Et puis, par un hasard que seul l’algorithme peut expliquer, vous vous retrouvez à ingurgiter plusieurs dizaines de vidéos sur la productivité, l’organisation de son foyer et, par extension, de sa vie. Les couleurs y sont douces, la narratrice boit du thé et a un agenda millimétré.

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Puisque ça a l’air si simple, vous aussi vous pouvez le faire ! Spoiler : cette démarche pleine de bonne volonté durera maximum trois jours, vous replongeant à son issue dans une culpabilité sans fin.

C’est mon cas : depuis que je suis journaliste freelance et que je travaille le matin très tôt, le soir très tard, week-ends, vacances et jours fériés, la notion de "productivité" est rapidement devenue mon hashtag préféré.

La dynamique du toujours plus

La productivité pourrait se définir comme la faculté humaine à en faire toujours plus afin d’atteindre une réussite sociale et/ou financière, et in fine, le bonheur.

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Bien que cette tendance soit de plus en plus présente chez les youtubeuses françaises (chez EnjoyPhoenix par exemple), la plupart des chaînes qui proposent ce type de contenus sont anglo-saxonnes. Une vision du success à l’américaine ?

Avant de vous présenter ces chaînes, il faut décrypter les notions qu’elles abordent. Beaucoup de ces youtubeurs proposent des routines (habitudes à mettre en place) et notamment des reset Sundays (des "dimanches de réinitialisation") pour declutter (désencombrer) votre maison.

La plupart parlent de goals (d’objectifs), notamment à travers un Bullet Journal (sorte de cahier/agenda où on écrit tout son planning) pour get organized (bon celui-ci, vous l’avez compris).

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Certains grattent des centaines de milliers de vues : Lavendaire m’aide à lutter contre la procrastination, Koze m’explique tout ce que je dois faire avant 2020 et Matt D’Avella teste des concepts censés booster ma productivité, comme se lever à 5h du matin. Quant à MuchelleB, son site web est destiné à toutes celles qui se considèrent comme une "badass babe".

Je finis par me demander si j’en suis une, de badass babe. En plus de tout ça, les créatrices de cet imaginaire fait de carnets fleuris et de bougies m’invitent à manger sainement, méditer, commencer le yoga, me couper des réseaux sociaux, etc. De quoi réveiller toutes mes angoisses parce que je serai en train de louper ma vie. 

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La productivité, entre capitalisme et charge mentale

Ces dernières années, le développement personnel et ses produits dérivés, livres et coaching en tête, nous ont convaincus que productivité rimait avec épanouissement.

C’est ce qu’analysent Edgar Cabanas et Eva Illouz dans leur essai "Happycratie" : à coups de consommation et de pensées positives, notre société déguise le capitalisme en course au bonheur. Comme le dit Eva Illouz dans un article d’Usbek & Rica, "le développement personnel, c’est l’idéologie rêvée du néolibéralisme".

De mon côté, cette obsession de la réussite s’est transformée en pas mal d’anxiété généralisée et en doute permanent : et si je ne faisais pas assez bien ? Et si je n’y arrivais pas ?

Ces questionnements s’ajoutent à ma charge mentale : toutes les listes des tâches à faire, largement assumées par les femmes. Notre to-do list n’en est qu’une version glorifiée et elle affecte notre santé mentale.

L’obsession de la productivité – bien que partagée aussi par les hommes, témoigne d’une injonction faite aux femmes à remplir tous les rôles de leur vie, et cela brillamment. 

Cela fait quelques mois que je me suis rendu compte que regarder trois heures de vidéos d’organisation ne m’aidait pas à faire davantage de choses, mais surtout me déprimait et m’angoissait.

Je n’éprouve aucune joie à trier comme Marie Kondo, je n’arrive pas à me "déconnecter" des réseaux, et il me semble absurde d’établir des objectifs de vie quand je ne sais pas même pas ce que je vais manger demain… Et c’est très bien comme ça.

Par Pauline Ferrari, publié le 30/12/2019