En Finlande, des prisonniers sont chargés d’entraîner des IA

Ils se farcissent la lecture de milliers d'articles.

Alors que l’on croit avoir déjà tout lu, tout entendu sur l’IA, alors que l’on croit une routine ennuyeuse bien campée, eh bien non, on se rend compte non sans joie que l’on s’est fourvoyé, que l’actualité est toujours plus riche et inattendue qu’on ne le pense. Il faut remercier The Verge, qui nous apprend qu’en Finlande, une centaine de prisonniers répartis sur deux prisons sont chargés d’entraîner des IA en "labellisant" des milliers d’informations. Ce qui pose tout autant de nouvelles questions.

Cette idée créative, nous la devons à la start-up Vainu, évidemment rattachée au domaine de l’IA, dont la mission première consiste à "construire la base de données la plus exhaustive au monde sur les entreprises". Vainu revendique plus de 100 millions d’entreprises dans ses tiroirs.

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S’il fallait faire ce business-stalking d’ampleur considérable à la main, cela prendrait beaucoup, beaucoup de temps. Ce serait juste impossible. Utiliser l’IA permet d’aller butiner des informations automatiquement et de rendre compte, sans intervention humaine finale, de qui fait quoi, comment et où.

Ces IA, comme toutes les IA, il faut les entraîner. Il faut les jeter dans le grand bain du langage et des mots spécifiques qui décrivent ces entreprises, pour qu’elles apprennent à "comprendre" tout ce qui les décrit. C’est là que nos prisonniers entrent en jeu. Ils se farcissent la lecture de milliers d’articles de presse et leur adjoignent quelques mots-clés. Les algos font l’association entre les mots-clés et la signification de l’article et progressent.

Ce que font ces prisonniers, d’autres le font en dehors des barreaux. Des milliers de petites mains inscrites sur la plateforme "Mechanical Turk" (MT), propulsée par Amazon, sont (mal) payées à la tâche pour, elles aussi, labelliser des datasets (ceci n’est qu’une partie de MT, on peut y faire plein d’autres microtâches hors IA). Cela marche très bien quand il s’agit de l’anglais. C’est un peu plus difficile quand il faut annoter des articles en langue finnoise. Alors on prend les autochtones là où on les trouve. Les prisonniers touchent des salaires équivalents à ceux payés par MT.

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Face à cette initiative, il y a le camp des pour et le camp des contre. Il y a ceux qui disent que se planter pendant des heures devant un ordinateur portable est une activité dénuée de risques (contrairement à des travaux plus physiques), mais que les prisonniers acquièrent aussi une forme "d’empowerement", d’émancipation, en se frottant à la modernité. À ceux-là, d’autres répondent qu’étiqueter des textes, c’est un travail bête, de forcené et monotone qui n’émancipe en rien, et que c’est regrettable que le salaire soit aussi bas [pour une entreprise qui va ensuite se faire des c**** en or, note de l’auteur].

On pourrait peut-être réconcilier les deux camps en imaginant quelques cours de programmation adjacents pour les prisonniers, qui correspondraient davantage à de l’empowerement. Aux États-Unis par exemple, l’association Code4000 s’y consacre Quoi qu’il en soit, ce "digital labor" dont on parle de plus en plus vient d’acquérir une épaisseur supplémentaire.

Par Pierre Schneidermann, publié le 29/03/2019

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