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Les applis de rencontre nous ont-elles rendus infidèles ?

Tinder, Gleeden, OkCupid et compagnie : les applis de rencontre poussent-elles à l'adultère ? Analyse.

Marine a 52 ans. Elle est mariée depuis presque vingt ans, a été en thérapie de couple et a failli divorcer. Elle se sent "invisible" dans son mariage et son "mal-être est profond", nous dit-elle par téléphone, mais elle a un enfant, une vie de famille installée et ne veut pas partir.

Un jour de 2019, Internet vient bousculer la routine. "Un amour de jeunesse a repris contact avec moi, par hasard. On a commencé à discuter sur une appli de messagerie. De façon de plus en plus régulière et de plus en plus intime, aussi. Jusqu’au moment où ça a dérapé. On a fait l’amour virtuellement. C’était incroyable. Le lendemain, je me suis réveillée, incrédule. Je me sentais revivre", explique-t-elle.

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À 52 ans, Marine a découvert l’infidélité sur Internet et les réseaux sociaux. Elle a aussi découvert les sextos. Quand elle nous raconte son histoire, elle semble encore avoir du mal à y croire. Pourtant, après cette première expérience, elle s’est inscrite sur un site de rencontre extraconjugale spécialisé. Car oui, sur Tinder, Gleeden, OkCupid et les dizaines de sites et applis de rencontre en ligne, on se trompe les uns les autres.

Sur Tinder, on trompe

Quand Tinder est devenu disponible pour tout le monde en 2013, l’application a changé la façon dont les romances se créent en ce début de XXIe siècle. Vautré·e sur son canapé, verre de vin et chips en main, on peut trouver l’amour (ou le coup d’un soir), en un seul swipe magique.

On ne vous apprend rien, mais Tinder – qui revendique 50 millions d’utilisateurs inscrits – et l’avalanche d’applications similaires qui ont vu le jour dans son sillage ont encouragé une autre pratique : tromper son partenaire grâce à une appli de dating.

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Selon une étude menée par YouGov Omnibus et publiée en février dernier, 17 % des personnes utilisant une appli de dating en France le font pour tromper leur partenaire. On peut aussi mentionner cette étude réalisée par des chercheurs de l’université d’Amsterdam, publiée dans la revue scientifique Computers in Human Behavior. Près de 1 500 utilisateurs de Tinder avaient été interrogés en 2018. Résultat : 22,4 % d’entre eux ont utilisé l’appli pour rencontrer quelqu’un tout en étant en couple.

Une multitude d’amant·e·s

"En réalité, on n’a pas vraiment les moyens de mesurer le taux d’infidélités. Les enquêtes sur l’infidélité sont récentes et par ailleurs, ce n’est que du déclaratif", contrebalance la sociologue Marie-Carmen Garcia, autrice de l’ouvrage Amours clandestines : sociologie de l’extraconjugalité durable.

Pourtant, elle relève l’expansion, une forme de démocratisation, de l’adultère et de la tromperie, grâce aux outils numériques. "Aujourd’hui, avec les applications, les possibilités de rencontre sont démultipliées et ça ouvre un pluri-partenariat beaucoup plus important. Avant, on pouvait avoir un amant. Aujourd’hui, on peut en avoir beaucoup."

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© Reddit

D’ailleurs, qui n’a pas croisé, au hasard des réseaux sociaux ou d’un passage sur une appli de rencontre, un profil déclarant dans sa bio s’être inscrit uniquement pour vérifier que son concubin n’y était pas ?

"Ça ne m’étonne pas beaucoup", réagit Marie-Carmen Garcia. "Chez les jeunes, il y a une attente de fidélité croissante. Leur aspiration est de constituer un couple fidèle et cette attente ne fait qu’augmenter dans les normes européennes. Mais en même temps, on observe que de plus en plus d’individus ont eu au moins un ou deux partenaires en parallèle. Il y a quelque chose de très paradoxal."

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Gleeden, le site 100 % adultère

C’est en partant d’un constat similaire que les frères Truchot ont lancé, en 2009, le site de rencontre extraconjugale, Gleeden, celui-là même utilisé par Marine. "Les deux fondateurs sont tombés sur une étude qui disait, à l’époque, que quelque chose comme 30 % des personnes inscrites sur les sites de rencontre étaient mariés et mentaient sur leur statut", nous explique Solène Paillet, porte-parole et directrice marketing du site, par téléphone.

Comme Ashley Madison aux États-Unis, Gleeden table sur l’inscription de personnes mariées depuis au moins cinq ans et las de leur relation. "Ils sont souvent installés en couple et ont un petit manque, notamment sur l’attention ou la libido. Le désir s’est souvent évaporé", continue Solène Paillet.

En 2018, le site revendiquait 4 millions d’utilisateurs dans le monde. "Un certain nombre de personnes que j’ai interviewées se sont rencontrées sur ces sites spécialisés", souligne Marie-Carmen Garcia. "Les gens qui s’inscrivent sur ces sites ne cherchent pas la longue durée, mais veulent 'essayer', 'sortir du quotidien', 'faire autre chose' et le hasard fait que, parfois, ça dure."

Ne trouve-t-on que des hommes mariés, sur ce type de sites ? C’est ce qu’on aurait tendance à penser. Solène Paillet nous affirme que "le cliché de l’homme marié volage" n’est plus d’actualité, que les femmes adultères, ça existe aussi, chiffres à l’appui. Mais "il y a une majorité d’hommes sur ces sites qui cherchent des partenaires sexuels, c’est évident. C’est une manière accessible, à moindre coût, de trouver des partenaires", continue Marie-Carmen Garcia.

Les Indiens ne sont pas en reste

Pour Marine, l’expérience Gleeden ne fut "pas terrible". "On se fait quasiment harceler par des personnes qui ne correspondent pas à notre recherche", nous dit-elle. Elle a toutefois rencontré quelqu’un sur le site, habitant loin de chez elle et 25 ans plus jeune. "Le fait qu’il me contacte plusieurs fois par jour, ça me fait un peu revivre. Je ne cherchais pas quelqu’un de plus jeune, au contraire, mais le fait qu’il prête attention à moi, que le courant passe, ça me plaît", note-t-elle.

Gleeden, présent en Europe, se lance actuellement dans une partie de l’Amérique latine et en Inde. L’application pour encourager les personnes mariées à se lancer dans l’infidélité, table sur les spécificités culturelles de chaque pays. En Europe, la solitude et la frustration sexuelle. "En Inde, on se positionne différemment. Les gens sont mariés par défaut, parce que les mariages forcés sont monnaie courante", note Solène Paillet, alors que la dépénalisation de l’adultère vient d’être entérinée dans le pays. "Notre position marketing est de leur dire qu’ils peuvent trouver le véritable amour sur Gleeden."

Trompera, trompera pas ?

C’est évident : les applications, les sites, spécialisés ou non dans l’adultère, offrent une porte d’entrée facile vers l’infidélité. Mais la question finale est : est-ce que les gens utilisant une appli de rencontre pour tromper leur partenaire l’auraient fait, même sans ce type d’outils ?

"On est dans une société qui refuse la frustration et la technologie et répond à un besoin qui existait déjà, en proposant une offre. […] La technologie permet de regrouper des personnes ayant des mêmes désirs dans un même endroit", affirme Solène Paillet. Quant à la principale intéressée, Marine, elle nous répond sans hésiter, bien que sa relation reste uniquement numérique, pour le moment : "Je serais allée chercher quelqu’un ailleurs, même si c’est plus difficile".

"Les supermarchés de l’amour"

De nouvelles formes d’infidélité en ligne émergent ainsi : les "affaires en ligne" ou "affaires émotionnelles" consistent à tromper son partenaire uniquement par l’envoi de messages, depuis l’espace numérique. On ne rencontre jamais son amant in real life. Le smartphone et l’ordinateur deviennent alors un jardin secret, un espace destiné à l’infidélité et l’on se dit alors que ce n’est que virtuel.

Il y a en réalité deux réponses à cette question. Oui, les personnes qui sont en couple ou mariées de longue date, iraient tromper leur partenaire sans la technologie, surtout les hommes. Mais ce n’est pas forcément vrai pour les autres. Les plus jeunes sont souvent happés par cette avalanche de choix incessants, par ces possibilités de swipe infinies. Marie-Carmen Garcia surnomme les applis "les supermarchés de l’amour".

Par Benjamin Bruel, publié le 14/02/2020