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Non, cher Marc Levy, Facebook n’a pas "vendu" vos données

Publié le

par Pierre Schneidermann

Tentative de nuançage d’un réquisitoire violent et manichéen contre le réseau social.

Lundi 8 mars, l’auteur à succès Marc Levy a accordé une interview vidéo de 4 minutes à LCI pour la sortie de son dernier livre Le Crépuscule des Fauves aux éditions Robert Laffont. Comme il s’agit d’un techno-thriller, l’interview parle un peu de hackers, de démocratie, d’objets connectés et de complotisme. Elle s’attarde aussi longuement sur Facebook.

Selon Marc Levy, le fondateur et patron de Facebook qu’on ne présente plus, Mark Zuckerberg, devrait "aller en prison" ("sans toucher les 20 000 francs", les vrais sauront). Sentence extrême, sans nuance, mais après tout, chacun est libre d’exprimer son opinion. Certains l’ont déjà fait dans les médias, d’autres le feront.

On peut effectivement accabler Facebook pour mille raisons. Celles que mentionne Marc Levy : la prolifération des fake news (surtout conservatrices), le micro-targeting flippant des publicités grâce à des algos qui nous connaissent bien – trop bien, même – en analysant des dizaines de milliers de paramètres, le tout renforcé par l’omniprésence des objets connectés. Il y a aussi les raisons que Marc Levy ne mentionne pas : les discours de haine, la vie épouvantable des modérateurs, le vol de notre attention si précieuse, l’emprise quasi monopolistique avec Instagram et WhatsApp, le mystère épais des algorithmes qui semblent même échapper à leurs créateurs…

Or, quand on dresse un réquisitoire violent qui risque de pas mal tourner sur Internet, il convient d’être juste dans ses griefs. À deux reprises, l’écrivain reproche à Facebook d’avoir volontairement "vendu" les données de 55 millions d’utilisateurs lors de l’affaire Cambridge Analytica. Portés par la méfiance anti-Facebook que nous portons tous un peu au fond de nous, on aimerait que ce soit vrai. Ça ne l’est pas.

Dans l’affaire Cambridge Analytica, l’entreprise du même nom a en effet ciblé 55 millions d’utilisateurs pour faire passer des discours clivants, à la fois nationalistes et conservateurs, censés favoriser l’élection de Trump et soutenir la campagne pro-Brexit, mais Facebook n’a rien vendu du tout. L’entreprise a exploité une faille, une appli tierce nommée "thisisyourdigitallife", permettant de récolter illégalement ces millions de données. Mark Zuckerberg a toujours nié avoir vendu ces données, même devant le Congrès américain, et à raison.

Facebook le rappelle d’ailleurs noir sur blanc sur son site. Les recettes du mastodonte proviennent quasiment toutes de la publicité ciblée. Si l’on veut utiliser un verbe juste, disons que Facebook les partage, comme le résumait The Atlantic en 2018. Évidemment, cela n’excuse rien. Comme le souligne Marc Levy, il aura fallu des journalistes et un lanceur d’alerte, Christopher Wylie, pour révéler cette fraude au grand jour. À la suite de l’affaire Cambridge Analytica, Mark Zuckerberg avait présenté ses excuses au monde entier. Conscient du marasme, il avait promis de réparer Facebook.

Dans ce réquisitoire, l’auteur lance une autre expression problématique. Ceci se serait passé "sans notre consentement". C’est à moitié vrai. Si l’on parle purement de Cambridge Analytica, effectivement, les données de 200 000 personnes initiales ont été aspirées avec leur consentement (même si ce n’était pas clair du tout, on en convient), mais pas celles des dizaines de millions d’amis qui n’avaient rien demandé.

Si l’on parle du consentement général, alors ce n’est pas vrai. En utilisant Facebook, nous acceptons les conditions générales d’utilisation. Elles sont, certes, longues et imbitables, mais nous les acceptons quand même. Facebook ne nous impose rien et nous consentons de notre plein gré (ou presque, puisqu’il y a quand même la peur inévitable de se couper des proches ou le FOMO en général) à entrer dans un état de servitude semi-volontaire.

Affirmer, comme le fait Marc Levy, que Facebook a commis des "crimes" c’est, au mieux, exagéré et, au pire, diffamatoire. Jusqu’à preuve du contraire, Mark Zuckerberg n’a tué personne intentionnellement de ses propres mains. Les nombreuses dérives du réseau social, indéniables, sont d’ordre systémique – parce que les utilisateurs font n’importe quoi et parce que les politiques de recadrage mises en œuvre en interne, chez Facebook, sont insuffisantes.

Terminons avec une appréciation moins factuelle. L’interview commence par ces mots : "Quand Zuckerberg vous dit avec un grand sourire : 'Nous avons créé Facebook pour réunir le monde', c’est à lui foutre des claques." Alors OK, Facebook est une usine à clashes terrifiante qui a démontré à mille reprises qu’elle savait diviser les gens, mais elle n’est pas que ça.

Il y a deux semaines (instant autopromo, désolé !), nous avons interviewé le cocréateur de la communauté Wanted, qui nous racontait comment un groupe archi bien modéré et animé avait pu donner naissance à de belles histoires et déboucher sur des solidarités nouvelles. C’est aussi ça, un réseau social, tout avide d’argent soit-il.

Si l’on n’aime pas Facebook pour mille raisons, on peut le dire, il faut le dire – cela pourrait pousser le géant à se remettre en question, comme cela s’est passé des dizaines de fois –, mais il s’agit de le faire avec justesse, sans manichéisme, afin de sauver avec discernement ce qui peut être sauvé.


Pour nous écrire : hellokonbinitechno@konbini.com.

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