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"On est payés pour se promener" : rencontre avec les rangeurs de trottinettes

Pour Bird, ils sillonnent les rues de Paris, vaillamment, en trottinette.

Si les trottinettes électriques en libre-service – en "free-floating"– provoquent une grogne générale dans la capitale, c’est pour deux raisons : primo, les usagers les plus inciviques roulent comme des fous furieux sur les trottoirs. Deuzio, des usagers tout aussi inciviques les reposent n’importe où sur les trottoirs (c’est désormais interdit), empiétant sur l’espace de vie des piétons.

Concernant le premier méfait, la Mairie de Paris tente de limiter la casse comme elle le peut en distribuant des amendes pouvant atteindre la coquette somme de 135 euros. Quant au second, elle prévoit de distribuer des PV aux constructeurs, avec une menace ultime de mise en fourrière.

C’est dans ce contexte houleux que l’enseigne emblématique Bird, arrivée très tôt sur le marché du free-floating, déploie depuis fin 2018 ses "watchers". Un making-of s’impose : Bird nous avait contactés pour nous proposer un reportage sur son centre de contrôle futuriste. Nous avions poliment décliné, et demandé à être mis en contact avec des "watchers", dont nous connaissions l’existence mais sur lesquels nous n’arrivions pas à mettre la main. Car ils ne sont pas nombreux : 25 à peine à Paris, deux à Lyon et trois à Bordeaux.

Une semaine plus tard, Bird accepte et nous met en contact avec Franck, 30 ans, et sa team de cinq personnes. Patrouillant dans la ville à trottinette (des Bird, of course), ils sont chargés de ramasser les engins mal reposés pour les ranger là où il faut, principalement sur les espaces réservés aux vélos.

Ils travaillent sept heures par jour, avec une pause d’une heure. Environ 30 % de leur temps de travail est consacré aux menues réparations si nécessaire : changement des sonnettes, réglage des freins, pose d’autocollants propres, nettoyage du code QR (qui permet d’activer la trottinette depuis son téléphone portable) si celui-ci a été occulté, etc.

Font-ils le job le plus relou du monde ?

© Juliette Avice pour Konbini

À écouter leurs témoignages, c’est tout le contraire. Ils se promènent dans Paris toute la journée et sont payés pour ça, ne voient pas le temps passer, découvrent et tombent sous le charme de Paris ("ses parcs et ses petites ruelles") qu’ils ne connaissaient pas – les cinq que nous interrogeons résident hors de la capitale.

Tout ça sans pression de la boîte, assurent-ils : on leur demande de réparer au moins deux trottinettes par heure, ce qui est largement faisable. Il n’y a pas d’objectifs pour le rangement. Si jamais on rencontre un problème quelconque, le siège est à l’écoute. Enfin, les meilleurs rangeurs ont des primes de 10 euros en fin de semaine.

On est aux antipodes de leurs lointains collègues, les "juicers", qui entassent les trottinettes dans les camions et ont une pression de rendement de dingue. Et si les "juicers" fonctionnent sous le statut précaire de micro-entrepreneur, les "watchers" travaillent en intérim. Avec des contrats renouvelés, théoriquement, chaque semaine (avec le "stress du vendredi") mais, dans la pratique, tous les mois.

On reste dans un modèle précaire. Ils ne diraient pas non à un CDI ou un CDD, mais ils apprécient leurs revenus fixes, indexés sur le Smic – ou plus, en cas d’heures supplémentaires. Bird assure être "en train de passer à l’emploi à temps plein". L’entreprise, confiante, continue : "Nous voulons rester à Paris à long terme, il est donc tout à fait logique que ces personnes fassent partie de la famille Bird."

Les "watchers" assurent aussi, sans sourciller, que c’est le meilleur boulot qu’ils aient jamais fait. L’un se souvient de l’enfer qu’il a vécu quand il empaquetait des colis à la chaîne dans une grande enseigne d’achat en ligne. Un autre assure qu’à choisir entre "watcher" et chauffeur Uber, il opte pour la première option sans hésiter. 

Franck, le chef de la brigade avec qui nous discutons le plus longuement, était resté au chômage pendant un an avant de dégoter ce job gratifiant : il n’est pas rare que les piétons le remercient. Une fois, une résidente a même jeté un pourboire depuis sa fenêtre. Ça ne s’oublie pas.

© Juliette Avice pour Konbini

Devant tant d’éloges, on sourcille. Pour être sûr qu’on n’a pas affaire à de la langue de bois, on creuse, on fait tout pour trouver ce qui serait caché. Rien ne semble troubler leurs réponses positives et spontanées. Ne retrouvant aucun "watcher" dans la rue après notre interview, il ne nous reste d’autre choix que de bien vouloir les croire.

On leur fait confiance, en revanche, quand ils nous parlent du "Grand Soir" : une mise à jour prochaine de l’appli Bird qui empêchera les usagers de reposer les trottinettes géolocalisées sur les trottoirs, les obligeant à les ranger sur une place à vélos. On n’y est pas : c’est un défi technologique immense. Mais si cet update arrivait bel et bien, leur boulot, moins sisyphéen, se resserrerait sur les réparations.

Après réparation, le watcher indique dans son appli la tâche qu’il vient de réaliser. (© Juliette Avice pour Konbini)

La tâche de rangement est d’autant plus colossale que les "watchers" remettent à leur place les trottinettes en libre-service des marques concurrentes (bien que Lime possède aussi ses patrouilleurs). La raison : faire perdurer l’écosystème le plus longtemps possible. La menace d’une interdiction totale n’est jamais loin.

Fin juin, huit communes des Hauts-de-Seine bannissaient les trottinettes de leurs voiries. À cause des accidents, surtout, mais on est en droit de penser que les désagréments collatéraux comme l’encombrement des trottoirs auront aussi pesé dans la balance.

En chemin, les "watchers" ramasseront même un Jump, un vélo électrique d’Uber orange flashy. Nous n’y assistons pas, mais il leur arrive aussi de le faire la leçon aux usagers. Le tout avec grande conviction. On voudrait presque les qualifier de justiciers, en intérim et en trottinette.

À la mi-journée, ils nous emmènent à Châtelet. Tous les "watchers" de Paris font le point avec leur responsable pendant une heure. On essaie de s’incruster dans la réunion. Ça n’est malheureusement pas possible, car trop d’informations "confidentielles" y sont échangées. On regrette. Peut-être aurions-nous pu avoir un petit son de cloches discordant, au milieu de ce qui semble être un enthousiasme absolu.

Par Pierre Schneidermann, publié le 11/07/2019

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