Pégases 2020 : à qu(o)i servent ces "César du jeu vidéo" ?

Malgré les malaises et quelques coups de gueules, la première édition était très attendue par... une partie de l'industrie.

Ce lundi 9 mars s’est tenue au Théâtre de la Madeleine la première édition des "Pégases du jeu vidéo", sorte d’homologue des César décidé à consacrer le dixième art en France.

Organisée par l’Académie des Arts et Techniques du Jeu Vidéo (fraîchement créée pour l’occasion), la cérémonie portait beaucoup d’ambitions sur ses épaules.

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Au total, ce ne sont pas moins de 18 statuettes ailées, plaquées or s’il vous plaît, qui ont été remises avec la volonté de s’imposer comme l’unique référence de récompenses vidéoludiques à la française – et ce malgré la cérémonie des Ping Awards dans quelques semaines.

Un événement aux enjeux (surtout) médiatiques

Toute la presse française, spécialisée ou non, était présente à l’évènement. La cérémonie était également streamée sur deux entités de Webedia : en brut sur la chaîne esport ES1 et castée sur LeStream – avec des commentaires du plateau. Côté institutionnel, le ministre de la Culture Franck Riester était absent (récemment testé positif au coronavirus) et remplacé par le Secrétaire d’État chargé du numérique, Cédric O.

Évidemment, Twitter était aux aguets pour cette grande première française. À peine repus du festin de malaises de "LeLive" il y a un mois, nombreux sont les internautes et streamers à s’en être donné à cœur joie sur leurs réseaux, pointant notamment du doigt les tentatives d’humour qui ponctuaient discours et transitions.

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Alors malaise ou pas malaise ? En ces temps troublés de coronavirus et de post-"César de la honte", l’animateur Manu Levy a jugé bon de détendre l’atmosphère à de nombreuses reprises. Honnêtement, il était à l’aise, et on le ressentait, ce qui reste déjà assez plaisant.

Hôte de qualité, Salomé Lagresle a quant à elle signé une prestation irréprochable. L’animatrice peut même se targuer d’avoir prononcé la meilleure blague de toute la cérémonie, précédant par ailleurs un immense moment de malaise (que nous vous épargnerons) :

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Pégases en or sur tour d’ivoire ?

Les Pégases ainsi que l’Académie des Arts et Techniques du Jeu Vidéo ont été créés à l’initiative du Syndicat national du jeu vidéo (SNJV), avec le soutien de leurs membres bienfaiteurs. Étaient également présents, sous forme de partenariat, Amazon Game Tech (AWS), la Société Générale, le Groupe Audiens, le site GamesPlanet, le CNC et la Direction Générale des Entreprises.

Le SNJV est un syndicat patronal, réunissant la plupart des éditeurs de jeux français. Celui que ses détracteurs aiment appeler, par objet de comparaison, le "Medef du jeu vidéo" a pour principale mission de mettre en avant les jeux développés par les studios français. Mais de quels jeux parle-t-on exactement ?

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Car il faut bien le mettre en avant d’une manière ou d’une autre, ce jeu vidéo français. Notre industrie n’est certes pas ridicule, mais elle a l’air d’un embryon quand on la compare aux productions américaines et japonaises. Dans les faits, on nous parle en début de cérémonie de 1 500 jeux en production dans l’Hexagone, omettant de préciser que 93 % des studios basés en France se déclarent aujourd’hui "indépendants" (source : Baromètre annuel du SNJV) et donc avec de faibles moyens.

Les joueurs et joueuses français·es, s’ils ne délaissent pas complètement les productions nationales, jouent quand même en ultra-majorité aux grands blockbusters internationaux (les fameux jeux "triple A"). De leur côté, les petits studios (ou créateurs en solo) indépendants, ne peuvent se permettre qu’une myriade de "petits" jeux sur PC et mobile pour rentrer dans leurs frais. En limitant la qualité "technique" de leurs jeux par manque de temps et de budget, les indés se privent malheureusement d’une masse trop importante de joueurs et joueuses plus occasionnel·les.

A Plague Tale : Innocence, grand gagnant incontesté

Sur ses 6 nominations, A Plague Tale : Innocence en a raflé 5, dont le très attendu Pégase du "meilleur jeu vidéo" français. Développé par les Bordelais de Asobo Studios et édité par l’éditeur français Focus Home Interactive, le titre mérite amplement ses récompenses. Que ce soit pour son excellente narration dans une intrigue en pleine peste noire médiévale, son game design, ses visuels à couper le souffle, ses personnages forts ou encore son univers sonore, le titre avait toutes les clés en main pour gagner.

A Plague Tale : Innocence est ce qu’on pourrait appeler un "jeu double A", son budget est conséquent, son équipe aussi. En 5 passages sur scène, David Dedeine, codirigeant de Asobo Studios, n’a pas manqué de remercier l’intégralité de son équipe, son éditeur Focus mais aussi le CNC pour l’aide financière qu’il apporte depuis quelques années à certaines productions vidéoludiques françaises. 

Ces aides et ces soutiens de grands éditeurs, tous les studios n’y ont pas le droit, particulièrement les jeunes studios indépendants. C’est peut-être ce monopole écrasant de la seule "grosse" production nommée qui a donné à cette cérémonie un petit goût d’entre-soi, comme l’ont fait remarquer de nombreux internautes :

Cerise sur le kouign-amann : le comité réduit de l’Académie a décidé d’attribuer le prix d’honneur à Yves Guillemot, cofondateur et PDG d’Ubisoft, pour l’ensemble de sa carrière.

Après une brève introduction vidéo qui s’apparentait plus à une publicité corporate pour l’éditeur, le lauréat d’honneur est monté récupérer son prix. Il n’a pas manqué de remercier l’ensemble des pouvoirs publics français, des ministres au CNC, pour leurs aides apportées à la création vidéoludique.

Mais l’ironie de la situation restait sensiblement palpable : en ce qui concerne les jeux Ubisoft, seul Just Dance 2020 était parmi les nommés – catégorie "meilleur service d’exploitation". Le très décrié Ghost Recon : Breakpoint a certes été développé par des Français en grande majorité, mais il n’a pas passé les sélections. La plupart des grands titres phare d’Ubisoft (Assassin’s Creed) sont, quant à eux, développés… à Montréal et Québec.

Quelques prises de position salutaires

Mais se limiter à l’écrasante victoire (méritée encore une fois) de A Plague Tale : Innocence serait aussi injuste qu’incomplet. Notons que certains lauréats indépendants ont été mis à l’honneur. Qu’il s’agisse du poétique Un Pas Fragile créé par le youtubeur Doc Géraud de Opal Games (Meilleur premier jeu vidéo) ou encore de Alt-Frequencies du studio Accidental Queens (Prix spécial de l’académie "Au-delà du jeu vidéo"), nul doute qu’ils sauront profiter des ailes de visibilité offertes par leurs Pégases.

De tous les discours, on retiendra celui prononcé pour le prix du "meilleur jeu indépendant". Laurent Victorino, créateur du jeu Night Call, a adressé un message fort à l’industrie, mettant notamment en cause les 240 euros nécessaires à la soumission d’un titre aux Pégases et rappelant les difficultés que les indépendants de l’industrie encaissent au quotidien.

Malgré "le strass, les paillettes et les statuettes en or", il convient également d’apprécier le discours de Jehanne Rousseau. Lauréate du Pégase de la "Personnalité de l’année", la fondatrice des studios Spiders (Greedfall) n’a pas manqué d’adresser un appel à plus de diversité dans l’industrie, pour une plus grande diversité dans les jeux à l’avenir.

Son discours faisait écho à l’intervention, plus tôt dans la soirée, d’Anne Devouassoux, cofondatrice de Women in Games (WIG), association qui se bat pour plus de représentativité et moins d’invisibilisation des différentes minorités dans l’industrie.

Cette première édition des Pégases est loin d’être exempte de défauts mais un tel évènement n’est pas du luxe pour le dixième art, encore objet d’une injuste et faible représentation sur le plan médiatique.

Beaucoup de maladresses, certains problèmes de fond inhérents à l’organisation et au système de sélection en amont mais aussi de bonnes premières idées, une certaine vision que les joueurs et joueuses ne manqueront pas de s’approprier à leur sauce dans les années à venir.

Par Pierre Bazin, publié le 10/03/2020