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Peut-on devenir geek, entrepreneur puis virer fasciste ?

Publié le

par Pierre Schneidermann

(c) piqsels

C'est du moins le destin d'un personnage de fiction, Elias Naccache.

Il s’appelle Elias Naccache. Geek surdoué à l’adolescence devenu ingénieur touche-à-tout, il crée une toute première start-up, Pyxis – un outil permettant à tout un chacun de créer son site web — qu’il revend à prix d’or en 1999, juste avant l’explosion de la bulle Internet. Il en ressort richissime et se mue en "serial investisseur".

Un peu moins de vingt ans plus tard, on perd sa trace en Syrie. Libanais d’origine, fervent chrétien sur le tard, on sait juste qu’il sera parti s’engager contre Daech, porté par une haine démesurée contre l’islam. Même la DGSE ne le retrouvera pas.

Son ami d’enfance, écrivain, qui endosse la casquette de narrateur au fil de ces 300 pages, est chargé par Vanity Fair de mener une enquête sur cet ex-chouchou des médias. Au vu de la richesse (et du mystère) du personnage d’Elias, ce papier de commande devient un livre, celui que l’on tient entre les mains.

Le roman d’Éric L’Helgoualc’h, La Déconnexion, publié aux Éditions du Faubourg, raconte cette trajectoire aussi singulière qu’improbable. Une histoire mordante, plutôt classique dans la forme, avec son lot de rebondissements, d’histoires d’amour contrariées, de personnages désabusés et insondables – le tout porté par un travail de documentation solide, qui nous mène de la naissance de l’Internet français aux vicissitudes géopolitiques du Liban et de la Syrie.

Si nous en parlons sur Konbini Techno, c’est parce que cette fiction apporte, mine de rien, son lot de réflexions sur, justement, cette naissance de l’Internet français et ce qui en découlera dans la société française (en vrai) et dans la trajectoire d’Elias Naccache. Elle raconte ces jeunes pionniers iconoclastes, avides d’argent, certes, mais aussi gavés d’espoirs. Espoir d’un monde meilleur en reliant les gens mais aussi de faire face, à la française, aux mammouths de la tech américaine.

Sauf qu’Elias Naccache, seigneur parmi les seigneurs de début de XXIe siècle après la revente de Pyxis, vrille complètement. Le retournement arrive après l’échec de sa seconde start-up, EgoTrip, une sorte de Facebook avant l’heure, écrasé par le tourbillon Zuckerberg. Vient ensuite l’hégémonie des GAFAM qui transforment Elias en technophobe, ou plutôt en "startupophobe" complet. Vrillage complet qui le charrie vers des valeurs opposées : religiosité, privation matérielle et, lentement, vers la pente de l’islamophobie.

Sur ce point du retournement, le roman touche juste. Non pas que nous allions tous devenir des fachos, non – cette trajectoire extrême est exigée pour les besoins du roman – mais ce retournement anti-tech existe, indéniablement, un peu partout en Europe et aux États-Unis. Qui n’entend pas gronder la méfiance vis-à-vis des GAFAM et de certains de ses anciens serviteurs que l’on appelle les "repentis" ?

D’ailleurs, au même moment où paraît le bouquin sort le documentaire de Netflix The Social Dilemma. Justement, il rassemble tous ces repentis de la tech, déprimés de leur invention et de ce qu’est devenu Internet. Des mini-Elias (sans sa trajectoire fasciste) qui estiment s’être trompés de direction, floués par les mirages technologiques et qui appellent, à différents degrés, à la déconnexion, terme décidément polysémique.

Entendons-nous : l’aspect tech du roman ne concerne qu’une partie de l’ouvrage. Tout autour, il y a de la psychologie en forme de puzzle, des personnages secondaires bien brossés et une peinture bien sentie de la France fascisante. Tout ce que l’on peut attendre d’un roman.


La Déconnexion, Éditions du Faubourg, 304 pages, 18,90 euros en librairie, 9,99 euros en version numérique.

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