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Qui sont ces accros au zéro mail qui ont horreur des messages non lus ?

Publié le

par Pierre Schneidermann

© mihailomilovanovic/Getty

Des gens normaux ? Des névrosés ? Pire, des psychopathes ? On leur a demandé.

En ce bas monde saturé de télécommunications infernales, il y a deux catégories de personnes en apparence irréconciliables. D’un côté, ceux qui arrivent constamment à maintenir leur boîte sans aucun mail non lu. De l’autre, ceux qui accumulent des dizaines, des centaines, des milliers, parfois même des dizaines de milliers (véridique, screenshots sur demande) de mails en attente de traitement.

La particularité de cette scission humaine, c’est qu’elle est très polarisée, donc intéressante. Très rares sont ceux qui auront seulement quelques mails non lus dans leur boîte. C’est soit zéro, soit beaucoup. Dans cette histoire, on est blanc ou noir, mais jamais gris. On est donc sur un sujet passionnel – et c’est ça qu’on aime.

Les héros de notre article : la "team 0"

Avant de lancer notre appel à témoignages, on voulait humblement savoir laquelle des deux teams était la plus névrosée. Surprise, la "team 0" (appelons-la comme ça) est quasiment la seule à avoir répondu à cet appel. Ce qui veut dire une chose : c’est cette team qui a ressenti le besoin de parler et de se justifier. Comme si maintenir le flux à zéro mail n’était pas quelque chose qui allait de soi. Comme si les 15 000 mails non lus étaient le penchant naturel de la nature humaine, ne nécessitant aucune explication.

Nous avons donc dû changer d’angle : c’est presque uniquement à la "team 0" que nous consacrons cet article. Celle qui semble avoir besoin qu’on la comprenne. Après un épluchage soigné des messages, sans grande surprise, les mots "obsession", "rangement", "tri", "organisation", "maniaquerie", "ordonner", "labelliser", "étiqueter" reviennent comme des ritournelles.

"Une façon 2.0 de ranger sa chambre"

Dans la plupart des cas, la politique du zéro mail s’applique à la vraie vie. Chérine abonde d’ailleurs dans ce sens :

"La moindre poussière ou des cheveux qui traînent vont me hérisser le poil en deux-deux. Pour dire vrai, ça fait du bien de vider une boîte avec 3 000 mails. On se sent propre, après !"

Brieuc va beaucoup plus loin dans son analyse :

"La 'clean inbox', c’est une philosophie de vie. Un peu comme le Zen. Pour moi, avoir des milliers de mails dans son inbox est aussi perturbant qu’avoir un appart plein de bazar. Je ne me sens pas serein dans ce genre d’environnement."

Saluons, au passage, cette très belle punchline d’Antonin : "C’est un peu une façon 2.0 de ranger sa chambre." Citons aussi Adrien : "La gestion de ma boîte mail est le miroir de mon état d’esprit."

Adrien n’est d’ailleurs pas le seul à aller mieux une fois ses mails triés. Sarah nous dit :

"Je suis obsédée par le zéro mail. Depuis que je suis en école supérieure, je fais tout pour commencer ma journée de travail avec zéro mail. Je me sens mieux organisée et moins stressée quand ma boîte est vide ! L’idée de laisser juste un mail non lu ou non traité m’agace, je dois tout classer dans des dossiers et sous-dossiers […]. L’idée d’avoir, par exemple, une dizaine d’icônes sur mon desktop m’étouffe carrément."

L’argument écologique

Dans un tout autre registre, l’argument écologique revient à plusieurs reprises. Ainsi se justifie Antonin : "On sait que le stockage d’un mail coûte de l’énergie et est donc mauvais pour la planète." De fait, c’est vrai si #1 le mail est stocké sur le cloud et #2 on supprime le mail après l’avoir lu (ce que beaucoup ne font pas, ils le marquent juste comme "lu"). Cela vaut surtout pour les mails lourds, avec des pièces jointes.

Plusieurs membres de la "team 0" nous glissent ce petit conseil : se désinscrire des newsletters. Soit manuellement, soit en utilisant Cleanfox, un outil qui permet d’automatiser les désinscriptions et qui communique sur l’argument écologique (aussi et surtout parce que les mails intempestifs ne seront plus envoyés pour rien).

Quand on lui pose frontalement la question, la "team 0" reconnaît volontiers sa névrose. Écoutons Maxim, sincère au possible : "Pas de doute, je suis tout aussi névrosé que le camp adverse ! Je pense même que celui qui a un problème, c’est moi, pas les autres !"

Écoutons aussi Théo, qui en a gros sur le cœur : "Je reconnais ma névrose à 100 % et c’est triste, avec du recul… Faudrait peut-être que j’envisage de me laisser aller un peu plus !"

Deux mots sur la "team ∞"

A contrario, comme nous l’expliquions plus haut, il y a beaucoup moins de choses à dire sur la "team ∞" (appelons-la comme ça). Tout au plus comprend-on, à en croire certains messages, qu’il s’agit d’un mélange de trou noir et de vortex dans lequel on s’enlise, sans le moindre complexe. Aussi a-t-on pu lire : "Des fois, je me motive à commencer à trier… Souvent, j’abandonne" ; "Un jour, j’ai juste abandonné…" ; "Au début, j’étais en mode zéro mail, mais maintenant, je suis en mode je m’en fous XD."

Au passage, deux témoignages intelligents nous rappellent qu’il faut, dans certains cas, faire la distinction entre mails pros et mails persos. Germain nous dit : "Un détail à garder en tête : 'Zéro mail sur ma boîte pro, 10 000 mails sur ma boîte perso…" Et Kry Fgs d’ajouter : "En fait, avant, j’étais comme vous, je lisais tout chaque jour, puis j’ai perdu le contrôle avec les 450 newsletters quotidiennes que je reçois, mais je vous rassure, au bureau, je suis à jour !"

Laissons le mot de la fin à Sacha, qui appartient à la "team 0" et qui s’est fendu d’une analyse sur le camp adverse avec un altruisme déconcertant : "Pour eux, c’est la peur de se plonger dans tous ces mails et leurs contenus qui leur apportera mauvaises nouvelles, obligations, deadlines à respecter, modifications d’organisation… À y réfléchir, je les comprends plus que moi-même !"


Pour nous écrire : hellokonbinitechno@konbini.com.

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