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Rencontre avec Catherine, 68 ans, chasseuse acharnée de "brouteurs"

Publié le

par Pauline Ferrari

© Justin Paget / Getty

En dix ans, Catherine a repéré et signalé des milliers d’arnaqueurs sentimentaux qu’on appelle les "brouteurs".

Tous les soirs, Catherine s’installe derrière son ordinateur, "quand les documentaires de la télé ne [l]’intéressent plus", et se connecte sur des sites de rencontre. Depuis quasiment dix ans, elle discute, clique, surfe entre différents profils, à la recherche de l’amour… mais pas que. À la lumière de l’écran, elle les "renifle de loin". Eux, ce sont les brouteurs, ces arnaqueurs qui séduisent leurs victimes pour leur extorquer de l’argent. Cette retraitée de 68 ans les traque, les repère, les signale. Deux, parfois trois par jour. En dix ans, Catherine estime avoir fait plus de 7 000 signalements sur différents sites de rencontre.

Les "brouteurs" désignent ces arnaqueurs sentimentaux, situés en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou en Europe de l’Est, et qui séduisent sur les réseaux sociaux sous une fausse identité, dans le but de soutirer de l’argent… Certains vont même jusqu’aux chantages à la webcam, filmant leurs victimes pour ensuite obtenir de l’argent en échange de la vidéo.

"Ils prennent des photos qui ne leur appartiennent pas, ils vous font miroiter de l’amour, vous vous attachez à toutes les belles paroles, et au bout d’un moment, on vous demande de l’argent", explique Catherine. Cette demande d’argent se fait une fois que le brouteur a noué un lien affectif avec la victime d’arnaque, et sous couvert de situation d’urgence : un proche qui tombe malade, être coincé dans un pays étranger, etc.

Après le décès de son compagnon, Catherine s’inscrit sur différents sites de rencontre pour briser la solitude et, pourquoi pas, rencontrer quelqu’un. "J’ai eu des contacts, des aventures aussi", s’amuse-t-elle. Club-50plus, Meetic, Se rencontrer… Elle fréquente ces sites depuis une dizaine d’années.

En 2010, elle fait face à son premier brouteur, sur Meetic. "Il y en a un avec qui j’ai conversé pendant trois ans avant qu’il me demande de l’argent ! J’ai eu des conversations très sympa avec lui, j’avais quelques soupçons, mais bon. Et il s’était construit toute une vie normale, une famille, etc.", se rappelle-t-elle.

Après plusieurs années de conversation par SMS, par téléphone et par e-mail, une amie la prévient de la supercherie. Au moment où son correspondant lui demande de l’argent, elle dit stop, et développe au fil des années une expertise sur le sujet.

Photos de mannequins, recherche d’adresse IP et histoires abracadabrantesques

Tous les soirs, la même routine : Catherine regarde tous les nouveaux profils. "Tous les soirs, j’en détecte deux ou trois. C’est assez rare que je n’en détecte aucun", souligne-t-elle. Sa méthode ? "Je les renifle par les photos", plaisante la soixantenaire. Car les brouteurs utilisent des photos volées à d’autres comptes, "des beaux mecs, des mannequins ou de jolies nanas qui font du porno", continue Catherine.

Certaines personnes voient ainsi leurs photos utilisées par des brouteurs depuis près de 20 ans, comme l’Italien Massimo L. "Les filles disent être fleuristes ou caissières, les mecs sont architectes, géologues, archéologues : ça leur permet de justifier qu’ils partent à l’étranger et qu’ils ont besoin d’argent une fois sur place", commente la retraitée.

Au fil des années, Catherine a développé quelques techniques d’enquête. "Je suis une autodidacte de ce côté-là", s’amuse-t-elle. Recherche inversée d’image sur Google, recherche d’adresse IP et de détails pour prouver que le compte ne se situe pas en France… "Je discute pendant plusieurs jours avant de donner mon adresse e-mail, généralement, ils ne restent pas sur ces sites", affirme la retraitée.

Si elle signale quasi automatiquement ces faux profils, elle déclare parfois "s’amuser" à discuter avec eux, et les confronter. "Comme j’ai beaucoup d’humour et un beau brin de plume, je leur raconte des histoires abracadabrantesques, comme quoi mon ex-mari est un haut gradé de la police par exemple…", se rappelle-t-elle. Suite à ses signalements, les profils sont supprimés quasi automatiquement sur la plupart des sites. “Sur Facebook, ils s’en moquent, c’est très difficile de les faire supprimer”, raconte Catherine.

Toutes les héroïnes ne portent pas de cape

Un rôle de justicière qui n’est parfois pas de tout repos. "Un dernier en date, qui se disait anglais… Lui, il m’a carrément menacée de mort ! Il me disait que même à distance, il pouvait me faire du mal. J’ai porté plainte, mais il n’y a pas eu de suite", raconte la retraitée.

D’autres personnes comme Catherine "chassent" les brouteurs, notamment via des groupes Facebook. Si elle en a fait partie, la sexagénaire vogue désormais en solo : "J’ai abandonné vu le peu de réaction de Facebook pour supprimer les profils", soupire-t-elle.

À force de chasser les brouteurs, et tout cela de manière bénévole, Catherine a développé de forts liens d’amitié avec certains gestionnaires de ces sites de rencontre. Elle anime sur l’un d’eux une rubrique sur les arnaques Internet, pour mettre les autres utilisateurs en garde et distiller de bons conseils. "Ce qui est terrible, c’est que ça touche des gens déjà fragilisés soit affectivement, soit financièrement… Je trouve ça ignoble", soupire-t-elle.

Et de se sentir investie d’une sorte de mission : "Moi, je suis comme ça : dès que quelqu’un est malheureux, je vais vers lui." Après dix ans sur ces sites, la chasse aux brouteurs est devenue pour elle un hobby. "Ça me permet d’être moins seule. C’est pour ça que je suis sur les clubs de rencontre", confie-t-elle.

Mais en se connectant chaque soir, elle continue d’espérer une belle rencontre, et quelqu’un qui fera battre son cœur. "J’aimerais bien trouver un compagnon, quelqu’un qui m’accompagnera pour le reste de ma vie", avoue la retraitée.


Pour nous écrire : hellokonbinitechno@konbini.com

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