(c) @mr.jerry / Getty – Montage Konbini

Témoignage : à 18 ans, j'ai rencontré ma future femme sur Chatroulette

Une histoire d'amour unique et improbable entre la France et la Russie.

En 2014, Paul, âgé d’à peine 21 ans, prend ce qu’il considère rétrospectivement comme "l’un des plus gros paris de sa vie". Contre l’avis de sa famille et de ses amis, il achète un billet pour Moscou. Après une correspondance de quatre ans, il était grand temps de concrétiser sa relation à distance avec Alina, qu’il n’avait jusque-là entraperçue que par webcam interposée.

Quatre ans plus tôt donc, il était descendu de Perpignan à Montpellier pour faire la fête avec ses potes. La ville était animée, c’était la finale de la Ligue des Champions (Barça/Chelsea). Car ils sont étudiants, donc sans le sou (Paul est en licence de mécanique aéronautique), ils décident de festoyer dans l’appartement d’un des membres de la bande, plutôt que dans les bars.

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Ce soir-là, on boit de la vodka. Ni vraiment saouls ni tout à fait sobres non plus, ils font comme beaucoup de jeunes du monde entier à cette époque-là : ils se connectent sur Chatroulette. La plateforme met en contact, de manière totalement aléatoire, des utilisateurs par webcam interposée. On y rencontre le meilleur comme le pire : tantôt bon enfant, quand des étrangers se tapent des barres alors qu’ils ne se connaissent pas, tantôt gênant quand des mâles y exposent leurs parties intimes. Heureusement, on peut zapper en un clic.

Grisés par la vodka, Paul et sa bande se laissent prendre au jeu. Eux sont en mode bon enfant (jure-t-il). Ils exhibent surtout leurs shots de vodka au tout-venant et scandent les seuls mots russes réconfortants que chacun connaît : "na zdorovié !" (santé). C’est très drôle, la session Chatroulette bat son plein, mais ça le devient dix fois plus quand surgissent deux jeunes femmes Russes, deux meilleures amies (il ne le saura qu’après) amusées de cette russophilie inattendue, quoique primaire.

Paul flashe sur Alina. Avant que l’un des deux groupes ne zappe, il parvient de justesse à obtenir l’identifiant Skype de la meilleure amie de Alina (car oui, Alina refuse, Alina se méfie). Il faudra par la suite que Paul insiste plusieurs fois pour obtenir le sésame.

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Une visio-correspondance commence, en anglais. Les quatre premières années sont timides. Paul et Alina ne se skypent qu’une fois par mois. En août 2014, tout s’accélère. "À l’époque j’étais au chômage. L’intérêt mutuel a grandi et on a commencé à se parler tous les jours. On a arrêté Skype et on est passés sur FaceTime", explique-t-il. Puis FaceTime ne suffisant plus, l’étape suivante ne pouvait être autre chose que la vraie vie.

Quand il embarque pour Moscou contre l’avis de tous, Paul a réservé un hôtel, formalités administratives obligent. Il n’est pas rassuré à 100 % : il aura bien un toit, certes, mais rien ne dit qu’il ne va pas se prendre un gros râteau. La vidéo est une chose, le réel une autre. Quoi qu’il en soit, la Russie l’attirait depuis longtemps, il bredouille déjà quelques mots, il n’aura pas tout perdu.

Le charmant petit village de Céret (66) où Paul et Alina se sont mariés. (c) Fabricio Cardenas / Wikipedia

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Les craintes se dissipent vite, car Alina tient parole et se pointe au rendez-vous. Au premier coup d’œil, Paul sait que oui, ce sera elle, la bonne, et réciproquement - même si pour elle non plus, la situation ne va pas de soi. Sa famille ne comprend pas Chatroulette, encore moins le fait qu’elle fréquente un jeune Européen piercé et tatoué. Comme il n’est pas question qu’il aille dormir chez elle, leur romance commence à l’hôtel.

Après l’idylle moscovite, Alina vient en France. Les liens se resserrent. À 23 ans, Paul fait sa demande en mariage. Réalités économiques et politiques migratoires obligent, le couple s’installe en France plutôt qu’en Russie. Ils vivent aujourd’hui en région parisienne (plus pratique pour le travail de Paul, mécanicien sur des jets privés) et ont eu une fille en 2016. À la maison, on parle français, russe et anglais, quand le vocabulaire fait défaut dans l’une ou l’autre langue.

L’histoire de leur rencontre n’est un secret pour personne. Aujourd’hui encore, on se moque d’eux, mais gentiment. Le meilleur ami de Paul, par exemple, lui chante souvent la chanson de Max Boublil "J’ai vu ta mère sur Chatroulette". L’esprit léger qui régnait à Montpellier souffle encore.

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Alina et sa fille

Une question et une seule taraude le couple : une fois leur fille plus grande, que lui diront-ils quand elle exigera, comme tous les enfants du monde, qu’on lui raconte comme dans un conte la rencontre de ses parents ? Comme la séquence initiale n’avait pas été filmée (hélas), il faudra trouver les mots, sans les images. En fait, il s’agira probablement du même embarras que ressentent tous les parents qui se sont trouvés sur une appli de rencontre.

"Quand j’y repense, tout ça est une histoire de dingue", termine-t-il. Bien qu’athée, Paul ne peut pas s’empêcher de croire que le destin y a mis son grain de sel.

Par Pierre Schneidermann, publié le 14/02/2020

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