Témoignage : j'ai bravé le confinement en datant une fille sur Google Maps

C'était mille fois plus drôle et enrichissant qu'un visio-date classique.

Note de l’auteur : un certain Raphaël M. nous a rapporté cette histoire. Simple témoignage au départ, nous avons décidé de la transposer à l’écrit.


Dans le monde d’avant le confinement, quand les gens pouvaient espérer se rencontrer en vrai et aller boire des coups, j’avais commencé à discuter avec Anna, croisée au détour d’une appli. Happn, pour ne pas la nommer.

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Les échanges étaient bien engagés, la rencontre virtuelle sur le point de se concrétiser. Avant que le glas de la quarantaine ne donne un coup d’arrêt brutal à l’enchaînement logique des événements.

Si chacun est parti se confiner en sa demeure, les échanges ont pourtant continué sur l’appli puis, escalade de l’intimité oblige, sur WhatsApp. En fin de première semaine de confinement, après s’être raconté nos joies et nos malheurs de vies cloîtrées, Anna m’a proposé un premier visio-date.

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Un visio-date, c’est gênant les premières minutes, puis on s’y fait. On se dit à peu près la même chose que si on allait boire un verre. C’est juste que c’est en 2D, en plus petit, et on tolère que l’autre fasse autre chose en discutant (genre : de l’ordinateur) car contrairement à un vrai tête à tête, un visio n’exige pas le monopole de l’attention. Cette première rencontre aura duré 1 h 20. Ni trop longue, ni trop courte.

Puisqu’il fallait bien faire preuve de réciprocité, j’ai proposé le second rendez-vous. La réponse d’Anna m’a pris de court : "Tu proposes quoi ?" Comment ça, "je propose quoi" ? On est confinés, on n’a pas mille possibilités ! J’ai pensé deux secondes, et je me suis dit qu’en fait si, il était possible de faire mieux que juste discuter. Anna s’était montré exigeante, elle avait raison. Il faut pimenter les rencontres dès le départ, même en quarantaine.

Qu’est-ce qui, dans la vraie vie, serait transposable en visio-date ? Dîner (mais ça n’aurait pas beaucoup d’intérêt de le faire sans être vraiment l’un en face de l’autre) ? Regarder un film (pas mal, il y a des outils qui le permettent, mais ça empêche de discuter) ? Boire un coup (oui mais tout le monde fait des visio-apéros, ça n’est pas très original) ? Et puis je me suis souvenu de l’une des choses que j’aime le plus au monde : la promenade.

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Il n’y a qu’une seule manière de se promener sur Internet : avec Google Street View. Je lui ai donc laissé le choix entre deux choses : le Jeu du petit bac en ligne (l’idée est arrivée après) ou une balade. En vrai, le petit bac m’aurait arrangé. Cela ne demandait aucune préparation, si ce n’est de définir quelques catégories et générer une URL. On a vu pire. Hélas, Anna a opté pour l’option Street View. Il ne me restait plus qu’à bûcher dur. Trouver un lieu, un parcours, un récit.

Malheureusement, dans la vie en général, j’oublie tout ce que je lis, et c’est surtout pour ça que je ne pourrai jamais être guide touristique. Tout ce que j’ai pu lire sur Paris, ses monuments, ses quartiers est parti en fumée juste après la réception de l’information. Fort de cette amnésie chronique, j’ai donc choisi le seul endroit sur lequel j’avais un semblant de billes : mon quartier.

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Si la promenade avait eu lieu dans la vraie vie, j’aurais probablement tracé un itinéraire intime. Le petit parc à côté de chez moi dans lequel je joue au Mölkky en été, le seul bar du quartier avec une pinte à moins de 6 euros (j’habite rive gauche, dans le 13e) ou encore ce maître kebabier qui fabrique lui-même son pain et qui m’appelle chef.

Mais sur Street View, ces lieux auraient perdu leur saveur. Pas le choix, il faudrait raconter des choses vraiment intéressantes qui transcenderaient mon quotidien. La pression était d’autant plus forte qu’Anna est architecte. Impossible de déblatérer des banalités ou d’inventer des conneries sur tel bâtiment ou aménagement urbanistique.

Pour cette balade sur écran partagé, on a téléchargé Zoom, comme l’ont fait des dizaines de millions de personnes avant nous depuis le début du confinement. L’utilisation du logiciel est d’une simplicité enfantine. En deux deux, l’interlocuteur voir tout ce que je vois sur mon écran.

On s’est donné rendez-vous devant chez moi. Avant de déambuler dans les rues, on est restés quelques instants en vue aérienne, pour bien situer le quartier dans Paris. Puis saut dans le grand bassin : j’ai glissé le petit bonhomme orange sur le boulevard et c’était parti pour la promenade.

Le destin et la technologie de Google étaient de mon côté : les images de Street View prises dans mon quartier dataient de 2020. Cela m’a permis d’enrichir mon récit en parlant de l’invasion des nounours qui font la joie des habitants. Pour le reste, j’ai déclamé ce que j’avais relu la veille : la Manufacture des Gobelins, la nouvelle place d’Italie ou encore la naissance des tours du 13e dans les années soixante.

La Place d’Italie réaménagée (© Mairie de Paris)

Ce fut une chouette balade qui a pris une tournure encore plus folle quand on est passés en vue 3D aérienne (absolument pas préméditée, l’idée m’est venue en cours de route pour mieux voir le centre Italie 2 d’en haut), permettant d’apporter des précisions supplémentaires, d’affiner le propos et apercevoir un semblant de ligne d’horizon. Recul et prise de hauteur dont la vraie vie nous aurait privés.

La déambulation mi-terrienne mi-céleste aura duré une bonne quarantaine de minutes. Quand elle s’est terminée, le mode visio classique est revenu. Anna avait apprécié, appris des choses et le temps d’un instant, on s’était extrait du confinement.

Si c’était à refaire, ce serait avec plaisir. Mais où ? Probablement à Paris, ville que je connais le mieux. L’improvisation savante m’étant refusée, il faudrait que je relise l’un des meilleurs livres de déambulation (dont j’ai oublié le contenu, forcément) jamais écrits sur notre capitale : "Sociologie de Paris", des truculents Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

Quoi qu’il en soit, j’encourage n’importe quel dateur ou dateuse à opter pour un visio-date sur Google Maps. C’est gratuit, original (à moins que ce témoignage ne popularise trop l’idée), plus facile à mettre en œuvre que VR Chat et un brin plus subtil qu’une partie en ligne de Blanc-manger Coco.

Par Pierre Schneidermann, publié le 03/04/2020