Twitch a un problème : les insultes sexistes pleuvent sur le stream français

"Suce pute", "baise ta mère"... Une étudiante a analysé 150 heures de streams pour comprendre les insultes sexistes.

Clara B.*, étudiante en sociologie, a récemment publié sur Twitter une étude intitulée "Recherche sur les insultes sexistes chez les acteurs dominants du Twitch français". Le document de plus de 90 pages détaille une étude quantitative et qualitative qu’elle a menée seule. 

"J’avais lu un rapport du Haut Conseil à l’Égalité qui analysait l’humour de deux des plus gros youtubeurs français. Les médias connaissent YouTube, c’est une plateforme qu’ils utilisent. À côté de ça, Twitch est encore jeune", explique-t-elle à Konbini Techno. 

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Twitch est une plateforme de diffusion de vidéos en direct, qui est notamment spécialisée dans le jeu vidéo et offre la possibilité d’interagir avec le streamer via une fenêtre de chat. Mais c’est également 35 millions de visiteurs uniques par mois.

Clara a décidé de se pencher sur les cas de trois streamers faisant partie des plus gros acteurs français du domaine : Mistermv, Kamet0 et Zerator, qui comptaient respectivement 336 000, 348 000 et 662 000 followers sur Twitch au moment de l’enquête.

Elle a analysé 50 heures de stream de chaque créateur, en quantifiant le nombre d’insultes des streamers et celles présentes sur le chat de chaque session. Parmi celles-ci, les insultes sexistes sont comptabilisées et réparties selon leur nature ou leur objectif : hypersexualisation, menaces, incitation aux violences sexuelles… 

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 "Je savais qu’il y en avait, mais je voulais savoir pourquoi"

Clara distingue les insultes sexistes directes (visant une personne en particulier) des indirectes. Cette classification lui a permis de dresser quelques constats : les streamers qu’elle a étudiés ne prononcent pas (ou peu) de propos sexistes. Du côté du chat, les conclusions sont plus marquées suivant la communauté : si les insultes sexistes restent minoritaires sur le chat de Mistermv ou Zerator, elles sont systématiques sur celui de Kamet0. 

"Je savais qu’il y en avait, mais je voulais savoir pourquoi", précise-t-elle. À cette question, Clara propose plusieurs réponses : la politique de modération, la personnalité du streamer ou encore le profil socio-économique de la communauté. Le type de stream, le nombre de spectateurs, la durée ou encore le nombre de vues ont une influence : le taux d’insultes n’est pas le même lors d’une session de gaming ou pendant une démonstration de piano… 

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La dernière variable repérée par Clara est celle de l’élément déclencheur : à chaque fois qu’une femme se manifeste, même sous la forme d’une voix ou en tant que personnage de jeu vidéo, on bascule dans l’insulte sexiste directe.  "Et cela peu importe les précautions que prennent les streamers. Ce n’est pas possible !", commente l’étudiante. 

Tous et toutes responsables ? 

Une partie de l’étude de Clara est consacrée à la responsabilité de ces insultes sexistes. Incombe-t-elle aux streamers ? Aux utilisateurs ? À Twitch ? "Je ne suis pas dans ce milieu-là. […] Dans cette partie, j’interroge plus que je ne propose de réponses", explique-t-elle. Alors que la plateforme a récemment banni des streamers français pour des propos racistes ou faisant l’apologie du suicide, les cas de "bans" de Twitch pour propos sexistes sont rares voire inexistants.

Ces insultes sexistes ont des conséquences directes sur les femmes qui fréquentent la plateforme : "Sur Internet, une femme a toujours besoin de légitimer sa place, et même cette légitimité est sans cesse questionnée", analyse l’étudiante. Dans son étude, Clara a interviewé et cité de nombreuses streameuses et joueuses qui décrivent leur ras-le-bol et leur quotidien sur Twitch, entre messages privés bloqués et techniques pour se protéger. 

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Tempête sur Twitter

En publiant son étude sur Twitter, Clara ne s’attendait pas à tant de réactions : "Un pote avec qui j’ai bossé sur l’étude m’a conseillé de la poster sur Twitter vers 18-19 heures pour une visibilité maximale. Mais quelle visibilité ? Moi j’avais 30, 40 abonnés. Trente secondes après l’avoir postée, Kamet0 avait retweeté."  Partagé plus de 600 fois, son thread résumant son étude est commenté en masse par des insultes ou des moqueries sur son prétendu "chômage"

Kameto a-t-il pris l’étude au sérieux ? Jugez donc par la photo accompagnant son retweet…

Clara ne regrette rien : "Il y a eu aussi des vrais retweets, des commentaires constructifs. Je sais que l’étude est à améliorer." Du côté des streamers cités, peu de réactions : seul Mistermv a commenté les réactions à cette étude pendant un stream.

"Semblerait-il que plus d’un millier de pp [photos de profil] 'manga alpha' se soient sentis très agressés par ceci", explique-t-il avant d’ajouter : "Donc je pense qu’on a encore vraiment un problème de low IQ sur Twitch. Mais j’ai envie de dire… Je n’en doutais pas." 

L’étude complète de Clara sur les insultes sexistes sur Twitch est à retrouver ici

* Par souci de tranquillité, l’autrice de cette étude a tenu à rester en partie anonyme.

Par Pauline Ferrari, publié le 19/11/2019

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