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YouTube : comment les bâtisseurs des forêts vierges m'ont motivé à réparer mes volets

Publié le

par Battiste Delfino

(c) PRIMITIVE UNIQUE TOOLS

Fonctionne également pour vos travaux de canalisations, votre voiture, ou tout autre objet aussi défaillant que vous.

Enfermé dans mon appartement de 27m² dans le centre-ville de Strasbourg, j'observe pendant des heures des hommes torse nu couler des dalles de carrelage en pleine pampa indonésienne.

Quelques bouts de bois, un peu de boue et des pierres polies suffiront à construire une cité dans mon imaginaire ; celle que j’aurais pu bâtir si je n’étais pas du bon côté de la barrière, attentiste, suffisant, enchaîné à mon Occident confortable où l’on signe des devis pour tout et rien.

À l’autre bout du monde, des experts de la survie et de la construction en milieu hostile, Jungle Survival, Primitive Technology ou The Survival Wild, proposent sur leurs chaînes YouTube des vidéos de "retour à la nature", des tutoriels devenus viraux, à l’ambiance décontractée et à la mise en scène minimaliste. Ils amassent des dizaines de millions de vues en créant toutes sortes de choses à partir de rien :

Et si je regarde les choses en face, le constat est implacable : alors que certains érigent des villas en terre cuite, je galère à laver mes carreaux. Amère observation, pour moi qui prône l’autosuffisance mais qui peine à réparer mes volets. Loin de romantiser la nature – j’y ai grandi –, c’est la motivation de ces hommes qui m’abat.

Passé les premières heures qui ont suivi ma découverte de ces tutoriels  vidéos d’humiliation (du style "How to Build an Underground House" ou "Building Long Term Survival Villa in the Jungle"), mon admiration s’est mutée en jalousie. Mais comment ces gars-là font-ils pour créer des baraques luxueuses en pleine forêt ?

De l’assemblage d’un four au tracé d’une piscine, de la construction d’un toit à des moulins à eau avec des petits bâtons, ils savent tout faire. Constatez plutôt :

Depuis la première vidéo de Primitive Technology sortie il y a cinq ans, de nombreux clones ont émergé pour enrichir l’offre YouTube de ces "bâtisseurs des forêts vierges", répliquant ce format diablement efficace et instaurant sans le vouloir une recette qui est aujourd’hui réutilisée aveuglément par une dizaine de chaînes à succès.

Faire quelque chose de ses mains

J’ai dû passer quatre ou cinq heures à sauter de vidéo en vidéo pour l’écriture de cet article, sans pouvoir m’arrêter. L’effet hypnotique et le caractère addictif de ces capsules ne sont plus à prouver. Sur les réseaux sociaux, ils sont d’ailleurs nombreux à avouer s’endormir devant des constructions de piscines, de cabanes ou de temples sous-terrains.

Avec ou sans tapis musical, légèrement accélérées ou non, elles sont des trésors de relaxation, et dénotent de la plupart des autres contenus de la plateforme. Il y a quelque chose de profondément primal qui se dégage de ces vidéos sur YouTube. Elles nous propulsent hors de notre quotidien, et la société nous paraît comme déconnectée de la terre, complètement hors sol, noyée par la technologie.

Questionné par la BBC en 2018 à propos de l’impact psychologique et émotionnel de ces tutoriels d’un nouveau genre, le professeur de psychologie américain Art Markman a expliqué que lesprit humain n’est – contrairement à ce que l’on pourrait croire – pas seulement "construit pour penser", mais se développe aussi en utilisant notre corps.

Il déplore justement que beaucoup d’entre nous passions plus de temps "à penser qu’à faire". Une très mauvaise nouvelle, pour moi qui ne fais rien de mes mains.

Ces vidéos seraient finalement une solution peu coûteuse pour vivre cette expérience de reconnexion à notre corps, et tenter de se le réapproprier par procuration, en voyant d’autres corps, pourtant dotés des mêmes capacités, qui réussissent des exploits qui nous paraissent impossibles.

Coupable d’être nul, je le resterai pour toujours

Aussi surprenant que cela puisse paraître, quand j’étais enfant, je jouais souvent dans la forêt. Aujourd’hui, mes doigts ne me servent plus qu’à marteler mon clavier et le reste de mon corps sert à maintenir mes membres attachés entre eux. Vous l’aurez compris : je suis devenu un vrai bras cassé, et je comprends donc mieux que personne la nécessité de ce retour à la nature et ce travail du corps.

Pourquoi je ne m’y mets pas ? Ce qui me manque surtout, c’est le goût de l’effort pour des activités manuelles, et je manque aussi cruellement de logique. Je préfère largement dormir pendant six mois avec des volets qui ne ferment pas que de me faire violence pour comprendre comment les réparer.

Car voilà cinq ans que j’ai quitté le cocon familial, et j’apprends seulement maintenant à utiliser mes deux plaques électriques de manière efficace (après les avoir réparées, donc). En plus d’un problème avec le bricolage, j’ai un problème à m’imaginer bricoler, à percevoir la logique derrière les outils, les objets du quotidien dont la fonction m’échappe.

Après tous ces complexes, j’ai commencé à comprendre quelque chose au fil des visionnages : en fait, c’était carrément possible de réparer des volets, il suffisait de me convaincre que je pouvais le faire.

Le paradoxe de ma motivation dans l’échec

D’une certaine manière, on peut donc dire que j’ai réparé mes volets grâce à ces chaînes YouTube. Cela ne m’aura pris que trois heures et demie. Ce n’était pas grand-chose, mais je l’ai fait. Oui, grâce à ces chaînes, une nouvelle étape dans mon intérêt pour le bricolage et le travail manuel aura été franchie.

Réparer ce qui est brisé ou bien créer quelque chose à partir de rien, qu’existe-t-il de plus satisfaisant ? Ces créateurs ont poussé l’expérience du "do it yourself" à leur paroxysme, me donnant parfois l’impression de regarder des timelapses de constructions Minecraft.

Ces vidéos m’auront fait passé par des états d’émerveillement, d’interrogation, d’agacement, de honte puis de confiance, et je me suis fait cette promesse pour l’avenir : je ferai toujours appel à mes bras lorsqu’il sera question de petits travaux.

Je ne prétends pas non plus que les vidéos Primitive Technology ont fait de moi un bricoleur hors pair, non, mais elles m’auront au moins secoué les puces et fait miroiter un beau rêve : peut-être qu’un jour, moi aussi, je construirai ma propre maison.

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