« The God of Cringe » pour Konbini Techno

Et si, pour 3 dollars, un influenceur vous faisait une vidéo malaise ?

Bienvenue sur la plateforme Cameo où un talent vous fait une vidéo contre rémunération.

Avec ses quelque 18 000 abonnés à sa chaîne YouTube, "The God of Cringe" est un vidéaste incontestablement rattaché à la majorité quasi silencieuse des "micro-influenceurs".

Difficile d’attribuer à notre homme une ligne éditoriale ou artistique très définie : il se filme souvent dans la rue et fait des trucs bizarres qui se veulent drôles avec des personnes qu’il ne connaît pas. Comme son nom l’indique ("Cringe"), son talent consiste à générer du malaise, arme qu’il manie avec brio.

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"Un autographe moderne"

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Ces exploits mineurs ont pourtant suffi à "God of Cringe" pour intégrer le catalogue de la plateforme américaine Cameo, le mettant en concurrence avec 18 000 autres talents. Tout ce beau monde y propose la même prestation : une vidéo personnalisée, commandée pour soi-même ou pour offrir. "Il faut voir ça comme un autographe moderne", nous explique Steven Galanis, CEO et co-créateur de l’entreprise.

Selon son niveau de fame, on peut monnayer son autographe numérique plus ou moins cher. Les talents les plus en vue factureront 2 500 $. Étant donné sa cote de popularité, "The God of Cringe" facture ses vidéos 3 $ - unique raison pour laquelle nous l’avons choisi pour tester le service. Après lui avoir soumis un petit texte et sorti la carte bancaire, il s’est exécuté dans l’heure qui a suivi, interprétant un malaise conforme aux attentes.

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62 $ en moyenne par vidéo

Contacté par nos soins à l’issue de sa prestation afin de grappiller quelques infos, "The God of Cringe" essaie d’abord de nous faire commander deux vidéos supplémentaires pour répondre à nos questions.

Nous refusons. Il ne s’en offusque pas. Il explique s’être inscrit sur la plateforme fin 2018. Il réalise principalement des vidéos pour des 18-24 qui le connaissent des programmes Tosh.0, diffusé sur Comedy Central et Ridiculousness, sur MTV. Il aime ce genre de travail parce qu’il "divertit son audience de manière personnalisée".

En revanche, M. Malaise refuse de nous communiquer quoique ce soit de chiffré (nombre de vidéos réalisées par jour, proportion dans ses revenus etc.). Son contrat avec Cameo le lui interdit.

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L’entreprise, basée à Chicago et employant 120 personnes dispatchées entre les États-Unis, l’Angleterre et l’Australie, accepte, elle, de rassasier notre curiosité. Le montant moyen de la prestation vidéo sur la plateforme s’élève à 62 $. Les talents les plus influents peuvent encaisser des chèques à six chiffres à la fin du mois. En deux ans d’existence, 300 000 vidéos sur-mesure ont été réalisées. Sur chaque vidéo, Cameo s’octroie 25 % du montant de la transaction.

Un catalogue de talents ringards ?

Sur la plateforme, "The God of Cringe" et ses congénères sont sous-classés en une vingtaine de catégories. On peut s’offrir les attentions d’influenceurs (au sens large), d’acteurs, d’athlètes, de musiciens, de personnalités de la télévision (avec une part belle faite à la téléréalité), de youtubeurs, d’hommes politiques et même… d’animaux.

Difficile de décrire avec lucidité la faune qui peuple ces univers variés : quasiment tout le casting est américain. Il faudrait être pleinement immergé dans la culture et l’imaginaire du pays pour circonscrire cette faune.

Néanmoins, après rapide coup d’œil, si l’on se penche sur la crème de la crème, les talents les plus chers donc les plus en vue, on trouvera des personnalités connues d’une vie d’avant, excentrés des tapis rouges et des projecteurs - on pense aux acteurs Corey Feldman et Charlie Sheen, au joueur de foot Brett Favre ou au musicien Tommy Lee. Constat que confirme cet article de Pedestrian, qui n’y voit qu’un line-up de stars quelque peu désespéré - les fameuses "C-List celebrities".

Cameo serait-elle une plateforme de ringards ? Quand on pose la question au CEO, il nous dégaine au tac au tac quelques noms prouvant le contraire : l’actrice/chanteuse Bella Thorne (dont le compte est pour le moment suspendu) ou le footballeur Antonio Brown (à 550 $).

Il nous rétorque aussi qu’il préfère que l’on trouve sur son catalogue plein de talents accessibles plutôt que des stars trop chères. Songer au plaisir plutôt qu’au casting. Il nous demande aussi de regarder quelques-unes des réactions des gens quand ils reçoivent leur Cameo et de juger sur pièces :

Un réseau social en puissance ?

Quoi que l’on pense de son casting, Cameo veut grandir. Après avoir levé en tout 65 millions de dollars et survécu à un bad buzz qui aurait pu lui coûter son existence, l’entreprise vient de débaucher, en fanfare, un ancien cadre marketing du réseau social TikTok, Stefan Heinrich Henriquez, pour développer l’expansion internationale.

"Il parle cinq langues", pavane Galanis, "dont le français". Il faut donc comprendre que Cameo pourrait débarquer en terres hexagonales dans les mois qui viennent.

Sur un registre plus visionnaire, Galanis augure qu’à terme, son catalogue d’autographe à la demande se transformera en véritable réseau social, en un "Snapchat inversé". Il précise : Cameo deviendra un endroit où chacun pourra demander à chacun de lui faire une petite vidéo (gratuitement s’il ne s’agit pas d’un "talent"). En somme, on ne posterait plus pour tout le monde mais uniquement à la demande, pour quelque chose.

Il nous rappelle aussi que son réseau social serait le seul à ne pas dépendre de la pub.

D’ailleurs, pour montrer dès à présent que l’aspect réseau social marcherait, tous les employés de Cameo sont sur Cameo et se prêtent volontiers au jeu. Galanis lui-même y est… mais facture ses prestations 10 $. À ce jour, il a réalisé plus de 700 vidéos. On n’est pas entrepreneur pour rien.

Page de profil de Steven Galanis sur Cameo

Que les prédictions se réalisent ou pas, on a remarqué ceci : notre "God of Cringe" a mis un peu partout sur ses comptes YouTube, Twitter et Instagram qu’il avait un compte Cameo, incitant ses petites communautés à s’y rendre.

Cameo pourrait donc, à terme, devenir une sorte de place to be où il fait bon de traîner pour accorder du temps à ses fans… et s’en mettre plein les poches. Ou, au contraire, il pourrait tout aussi bien se transformer en une tanière d’influenceurs désespérés.

Par Pierre Schneidermann, publié le 30/08/2019

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