Moi, jeune bouledogue anglais, j’ai testé le lance-croquettes connecté

Tout est véridique dans le témoignage qui va suivre. Si vous possédez un chien, réfléchissez avant de lui faire lire.

Je ne suis pas une chienne philosophe, loin de là. Déjà, je n’ai que cinq ans. En équivalence humaine, ça fait de moi une jeune adulte qui pose à peine ses premières pattes dans la vie active. Ensuite, je m’appelle Hollywood (mais on m’appelle Holly), ce qui fait tout sauf sérieux. Enfin, mon cerveau n’est pas extraordinaire et je me limite à ce que la société attend de moi : une vie partagée entre la flemme et le jeu, entre un panier douillet et de l’exercice citadin. Bref une vie de chien.

Je ne veux donc pas me la jouer philosophe mais quand même : quand il vous arrive dans la vie ce qui m’a été donné d’expérimenter ces dernières semaines, il y a matière à réfléchir. Dès lors, on se pose tout un tas de questions sur l’avenir de la relation homme-chien. On s’interroge aussi sur les bienfaits - ou non - du progrès technique. On se demande enfin dans quel monde nous emmènent les objets connectés.

Publicité

Ma maîtresse se prénomme Valentine. Dès mon adoption, nous avons toutes deux bâti, mains dans les pattes, une relation équilibrante, construite en bonne intelligence. Une relation faite de jeux, de caresses, de délires et de bonne humeur. Je mentirais en disant que nous n’avons jamais traversé de crises. Mais nous avons toujours su nous rabibocher.

Moi qui fais la gueule après une engueulade avec Valentine.

Un soir, Valentine est revenue avec une grosse boîte. Elle reçoit beaucoup de colis, je n’étais donc pas plus surprise que ça. Chose inhabituelle, elle m’a jeté des petits regards amusés en déballant la grosse boîte avant de me dire : "Regarde Holly, c’est pour toi ! Je sais que ça n’est pas encore Noël, mais j’ai voulu te faire un petit cadeau." Ma queue s’est agitée. Cela m’a rappelé mon dernier cadeau, une laisse hype et choupi qu’elle avait trouvée chez Moustaches.

Publicité

Elle a déballé la chose et l’a installée sur la table. Impossible de savoir ce que c’était, la forme ne m’évoquait rien. C’était assez joli. Ma queue n’en frétillait que davantage, ma respiration s’est accélérée. Valentine est allée chercher son smartphone et a commencé à bidouiller la chose.

Elle s’est un peu énervée. Apparemment, le Bluetooth ne voulait pas s’appareiller ou je ne sais quoi (je ne suis pas une chienne très versée dans la tech', sorry). Si bien qu’elle a appelé un ami. Ils ont relu la notice ensemble et après quelques galères et grognements, la machine a émis un petit bip.

Valentine m’a fait son regard de cow-boy. Généralement, c’est le regard qu’elle fait quand je fais une bêtise et qu’il faut tout remettre à plat ou quand elle m’annonce une mise au régime. Mais là, c’était différent. Comme si nous allions tout remettre à plat, mais d’une manière tout à fait imprévisible.

Publicité

Un frère bouledogue devant sa machine à croquettes. #LeSang (© Furbo)

Sans transition, le plus joli son du monde s’est faufilé dans le creux de mes oreilles. Valentine était allée chercher le paquet de croquettes, ça faisait chrunk chrunk dans l’emballage, j’ai sautillé dans tous les sens. Avant de piler net. Ça n’était absolument pas l’heure du repas. Trop chelou. Valentine ne s’est pas dirigée vers ma gamelle. Non, au lieu de ça, elle est allée verser quelques croquettes dans cette chose qu’elle avait reçue qui se trouvait être mon cadeau.

Elle m’a challengé comme elle sait si bien le faire. "Tu es prête Holly ?" J’ai aboyé trois fois, ça voulait dire oui.

Publicité

Valentine a pris son smartphone, elle a glissé son doigt sur l’écran. La machine a fait un petit bip et biiiiim, une croquette a fusé dans la pièce. Je n’ai rien vu venir. "Allez Holly, cherche !", m’a dit Valentine. Docile, je me suis exécutée, j’ai collé la truffe au sol et remonté la piste de la croquette. Valentine a rigolé, m’a prise dans ses bras et complimentée comme jamais. Cette scène m’a autant bouleversée que le dîner spaghettis de la Belle et du Clochard.

Sans que je ne sois prévenue, la machine a bipé de nouveau et biiiim, a lancé une seconde croquette. Là, j’étais un peu plus rodée. Je l’ai retrouvée direct. Une trentaine de croquettes ont suivi. On s’est vraiment trop marrées. À la fin, j’étais bouillante. Si bouillante que j’ai essayé d’intercepter une croquette au vol. J’avais juste oublié que j’étais un bouledogue anglais. Je me suis sentie aussi stupide que Rantanplan.

Comme je l’ai écrit plus haut, je ne suis pas une chienne philosophe. Mais j’ai assez de jugeote pour comprendre que ce cadeau qui m’était destiné était drôle, extrêmement drôle, mais qu’on s’en lasserait. Par le passé, nous nous sommes toujours lassées de nos jouets, aussi prometteurs fussent-ils.

Le lendemain matin, comme tous les matins de la semaine, Valentine est partie travailler. Elle écrit des articles passionnants pour un média qui s’appelle Konbini. Elle m’a caressée sous les oreilles, m’a fait un bisou sur la truffe et j’ai émis un petit ronron (j’ai entendu le chat de la voisine faire ça une fois, j’avais trouvé ça super stylé). Je suis allée m’installer dans mon panier. Chouette journée en perspective.

Vers midi, j’ai entendu la voix de ma Valentine. J’étais en pleine phase de sommeil profond, j’ai donc mis ça sur le compte du rêve. La voix a été un peu trop insistante pour un simple rêve. J’ai ouvert un œil, puis l’autre : Valentine me parlait bel et bien. Mais elle n’était pas dans la pièce. Je ne comprenais pas. Ça m’a rendu folle. J’ai aboyé et tourné comme une hystérique dans l’appartement.

Soudain, le silence. Et biiiim, la machine à croquettes a lancé… une croquette. Sans réfléchir, je me suis ruée dessus. La voix de Valentine m’a félicitée. Je me suis approchée de la machine : la voix sortait de là. C’était juste incroyable. Alors j’ai compris. J’ai compris une première chose : qu’il y avait une petite caméra qui lui permettait de m’observer depuis son smartphone. Et puis une seconde chose : que ma maîtresse pouvait déclencher le lancement de croquettes à distance, comme bon lui semblait.

La machine est donc devenue ma meilleure copine. Je suis restée postée devant, langue pendue, et j’ai attendu les salves de croquettes. En cette première journée, j’en ai reçu une vingtaine. C’était formidable. C’était la première fois qu’on me distrayait pendant la semaine et que je quittais un peu mon panier. Aussi hypnotisée que reconnaissante, je suis allée lécher la machine. J’espérais secrètement la soudoyer. Évidemment, seule Valentine pouvait la déclencher.

Au bout de quelques jours, toute philosophe que je ne suis pas, j’ai compris que cette machine était en fait bien plus qu’un jouet. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un instrument connecté qui se proposait de révolutionner les relations homme-chien. Si j’analyse ça de plus près, je constate que cette révolution n’a pas été tout à fait bilatérale. Certes, la machine à croquettes égaye mes journées qui se ressemblent tant. Ceci dit, elle ne remplace pas Valentine, son odeur, ses caresses, sa présence.

Mais du côté de Valentine, je crois que la machine a pris plus bien d’importance : depuis son smartphone, elle me regarde, me parle, et s’inquiète même (alors que je m’en sortais très bien toute seule, merci). Elle me montre à ses collègues qui explosent de rire (si bien qu’ils veulent tous que je vienne chez Konbini). Alors que beaucoup d’entre eux s’autorisent des pauses cigarette, Valentine, elle, a instauré ce qu’elle appelle "la pause Furbo" (c’est le nom de la machine). Si bien que j’ai compris une dernière chose : ce cadeau était au moins autant pour Valentine et ses copains humains que pour moi-même.

Quelques semaines ont passé. Aujourd’hui Valentine me lance toujours des croquettes. En quantités moindres et avec un peu moins d’excitation, c’est vrai. Une sorte de routine connectée s’est installée. La machine est devenue un accessoire du quotidien, ni plus ni moins. Est-ce qu’on pourrait nous la retirer ? Difficile à dire. Au début, ça nous fendrait probablement un peu le cœur. Puis on reprendrait notre vie d’avant. Un peu comme quand on enlève un smartphone à un humain, il souffre quelques jours, il croit qu’il va mourir, et puis il s’avère qu’il peut très bien vivre sans.

Hier soir, la sœur de Valentine est venue lui rendre visite. Elle vient d’avoir un bébé (j’adore son odeur). Valentine lui a montré la machine à croquettes. Sans surprise, elles se sont marrées toutes les deux quand elles m’ont vu faire la chasse aux croquettes. J’ai essayé d’en attraper une au vol, mais c’était juste pour les faire rire, j’ai bien intégré que je n’étais qu’un bouledogue anglais. Et puis la sœur a dit : "Ouah, mais ça ferait un excellent Baby Phone ce truc, tu veux pas me le filer ?"

Valentine m’a regardée. J’ai regardé Valentine. Devions-nous nous séparer du Furbo pour rendre service à cette jeune famille ? Valentine a dit : "Même pas en rêve." J’ai bougé la queue et aboyé d’acquiescement. Dans la foulée, la sœur a dégainé son smartphone. Elle s’est elle aussi synchronisée via Bluetooth, non sans galères. La machine a fait un bip, et biiim, aucune croquette n’est sortie. Il n’y avait plus de croquettes dans le réservoir. En voyant ma tête, Valentine et sa sœur ont bien rigolé. J’ai trouvé que c’était une moquerie bien cruelle. Je suis retournée dans mon panier. Et je me suis endormie, des croquettes plein la tête.

Mood of the two past days #sick #tongueout #mood #englishbulldog #hollyshit

Une publication partagée par Valentine (@valentinecinier) le

Par Pierre Schneidermann, publié le 16/11/2017

Copié

Pour vous :