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Comment un "Slackbot" a enchanté ma semaine de travail

Publié le

par Pierre Schneidermann

Et comment il semble n'avoir enchanté que la mienne.

Tout commence au bord d’une oasis dans un désert insipide.

Bref, au bord de cette oasis enfantine, l’abreuvage suivait son cours (je me lançais dans la énième confection d’un émoji customisé), quand mes yeux ont glissé fortuitement sur l’onglet d’à côté, auquel je n’avais jamais réellement prêté attention : "le Slackbot".

Pendant tout ce temps-là, le Slackbot se nichait à côté des émojis, et personne ne s’en était rendu compte.

Le "Slackbot" ? Un mot-valise, le bot de Slack, un script inoffensif qui envoie des réponses prérédigées par nos soins quand n’importe qui tape un mot-clé dans un channel de discussion. Intrigué, je crée une toute première réplique, une réplique très simple. Quand quelqu’un tape "yo", Slackbot répond : "On dit pas yo, on dit salut."

Sans trop oser croire à la magie de la chose, je teste cette première requête dans un de nos channels. Et ça marche : Slackbot se réveille un instant après que j’ai tapé "yo". Énorme bonus à la clé : tout le monde dans le channel voit la réponse du bot.

Une des toutes premières interventions du Slackbot dans le channel (notons au passage une réaction avec un émoji Pikachu)

Illico presto, je retourne bricoler dans l’atelier pour confectionner quelques réponses plus profondes et mieux travaillées. Il faut trouver des mots-clés qui reviennent souvent dans nos discussions. Les idées fusent. "Mdr" --> "On dit pas mdr, on dit lol." "Lol" --> "On dit pas lol, on dit mdr."

Encore le Slackbot dans son jeune âge.

Les raffinements ne s’arrêtent pas là. Il est possible de mettre une infinité de réponses pour un seul mot-clé, qui seront choisies de manière aléatoire par le bot. Ce sort exceptionnel tombe comme un coup de massue sur le mot "OK", que nous employons à peu près 100 fois par jour.

Après ces menus travaux, les premières réponses du bot fusent dans plusieurs channels. Personne, évidemment, ne sait ce qu’il se passe, puisque personne n’avait soupçonné l’existence du Slackbot. Premières réactions des collègues : sidération, incrédulité et amusement.

Je jubile. Trois ans après ma découverte concomitante de Slack et de ses émojis (appréhendés le même jour puisque tout le monde utilisait déjà les émojis à foison avant mon arrivée), je découvre enfin une seconde oasis. Ce n’est pas rien, un deuxième point de chute dans un désert insipide. Exactement ce qu’il faut en ces temps douloureux et distancés de télétravail.

Je jubile d’autant plus que c’est un exercice stimulant. À l’instar d’un tweet, d’un post Facebook ou d’une légende sous une photo Insta, donner la réplique au Slackbot répond, toutes proportions gardées, à quelques exigences littéraires – dans notre cas, il faut mêler vivacité, humour et concision. Au passage, avec son peu de répliques, j’estime que le Slackbot dépasse déjà, en crédibilité, les vrais chatbot gnangnan et impersonnels qui essaiment sur le Web.

Je jubile une dernière fois après avoir googlisé le Slackbot pour comprendre la raison profonde de son existence. Évidemment, l’outil originel n’a pas été pensé par les développeurs de Slack pour troller les channels. C’est même tout le contraire. On baigne donc dans la subversion.

"Clippy" des temps modernes, Slackbot est avant tout un assistant, apprends-je. Il sert à rappeler le mot de passe du Wi-Fi dès qu’un quidam tapera le mot "Wi-Fi". Slackbot possède aussi une fonction de reminder : on peut envoyer des mémos à n’importe qui, à commencer par soi, pour ne pas oublier un rendez-vous ou une tâche. Slackbot, en vrai, est le fidèle allié des start-up et de la productivité.

Exemple officiel d’utilisation du Slackbot fourni par Slack, dans sa section "Aide"

Ici, la fonction Reminder. Le Slackbot a gentiment rappelé à ma collègue qu’il fallait qu’elle aille vider la poubelle.

Rapidement, mon Slackbot-troll agace certains collègues. Comme tout le monde peut le modifier, l’un d’entre eux (qui, je l’ignore, l’investigation suit son cours) supprime quelques-unes de ses répliques. Les réponses en rafales aux "OK" tombent les premières au champ d’honneur.

Face à l’inanité des événements, j’aurais pu m’arrêter là. Dans les semaines et mois à venir, les quelques répliques survivantes du Slackbot auraient émergé de temps à autre dans les channels, reliques touchantes d’une blague potache aoûtienne. Fin de l’histoire. Mais non. La créature m’obsède et me fascine.

L’ambiance dans les channels a beau rimer avec indifférence, mes espoirs pour que le Slackbot se fasse une vraie place parmi nous ressuscitent. Surgissent des ambitions de nature encyclopédique.

Pendant deux heures, j’élabore un corpus de réponses exhaustives. Désormais, quand on tape "punchlines", le Slackbot renvoie, au hasard, une citation de rappeur parmi une trentaine trouvées sur Internet. En écrivant "monsieur et madame", le petit Frankenstein dégaine un bon vieux "Monsieur et madame X ont un fils/une fille, comment s’appelle-t-il/elle ?". Enfin, le mot "contrario" propose quelques défis du vrai jeu Contrario.

Liste non exhaustive des Monsieur et madame donnés en pâture au Slackbot.

Est-il possible d’aller encore plus loin ? Je repense au seul talent inné du Slackbot : il sait jongler avec le hasard. Qu’à cela ne tienne, je l’affuble de trois nouveaux skills : en deux-deux, il sait désormais jouer à pile ou face, donner un chiffre entre 1 et 6 pour simuler un lancer de dés, et choisir entre pierre/feuille/ciseaux. Autant d’outils random qui permettront de départager deux collègues qui n’arriveront pas à se mettre d’accord ou voudront juste organiser un battle sans motif valable.

Pourquoi est-ce que le Slackbot m’amuse autant ? Je crois que c’est un plaisir de même nature que celui que ressentent tous les petits enfants américains à qui les parents soucieux et bienveillants offrent des Stem Toys. Le plaisir candide de faire des nouvelles choses simples, amusantes et créatives avec la technologie sans même savoir coder.

À l’heure où j’écris ces lignes, toute la rédaction a été avertie de ces nouvelles fonctionnalités susceptibles de transcender notre condition de slackers. Hélas, les réactions et les félicitations n’ont pas fusé. J’avais aussi espéré que d’autres prennent le relais et créent des répliques qui auraient dépassé celles du Maître, provoquant une émeute créative. Vile erreur d’appréciation !

À la décharge générale, c’est les vacances, la moitié d’entre nous n’est pas là – on a tendance à l’oublier, avec le télétravail. Peut-être le Slackbot s’arrogera-t-il la place qui lui revient à la rentrée ? Nous verrons bien.

Fin de semaine. Sonne l’heure du bilan. Regrette-je ces quelques heures d’expérimentation ? Honnêtement, non. Je me suis bien marré. Et malgré le désintérêt général, je n’oublie pas que le Slackbot rode dans Slack et qu’à tout moment, cette créature anti-ennui, n’en déplaise aux émojis si populaires, peut rejaillir des ténèbres pour nous égayer tous et nous rappeler, par là même, que l’esprit humain règne sur les lignes de code et non l’inverse.

Si l’on m’interrogeait sur le sens profond de cet article, je répondrais ceci : si votre entreprise utilise Slack et que le Slackbot n’est pas exploité, ruez-vous dessus. L’échec essuyé en ces lieux n’est pas voué à se répéter chez le voisin. Il n’y a pas de petits moyens pour rendre le télétravail moins chiant. Fusse avec des Slackbot.


Des réflexions intéressantes à nous faire parvenir sur le Slackbot ou les bot en général ? Écrivez-nous à hellokonbinitechno@konbini.com

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